mercredi 30 juin 2010

Fumées

Bruno était accoté depuis une demi-heure contre le flanc de sa voiture, le regard braqué sur la terre en acier recouverte d’une bourre d’herbes brûlées par le gel. Il tirait de loin en loin sur sa cigarette dont la fumée se mêlait intimement aux tortillons de son haleine, quand il entendit un crépitement vif dans le lointain.
Une trépidation qui s’était interrompue d’un coup.

De gros buissons recroquevillés et de nombreux arbrisseaux noirs dissimulaient le décor au-delà du cercle d’herbes rabougries ; une rangée de grands arbres défeuillés cachait mal la structure du vieux bâtiment industriel en brique rouge.

Bruno laissa tomber la cigarette à ses pieds et l’écrasa soigneusement, plus que nécessaire, du bout de sa chaussure gauche, tout en scrutant l’espace devant lui.
Plus un bruit, hormis celui de sa propre respiration. Il sentait l’air glacé s’emparer de son corps. Soudain, il entr’aperçut un trait fauve filer vers la gauche, entre les branches nues, et il distingua un piétinement diffus qui s’éloigna rapidement.

“Bordel, je m’ serai pas gelé les couilles pour rien.” se dit-il en ouvrant le coffre de sa voiture pour cueillir la longue housse qui contenait son arme, un Browning semi-automatique qu’il possédait depuis peu. L’armurier lui avait demandé : “Sans indiscrétion, monsieur, vous avez l’intention de chasser quel animal ?” Il avait répondu que c’était pour tirer un chevreuil ou deux sur la friche de l’ancienne cartonnerie  adossée à la forêt. C’est de cette forêt qu’arrivaient parfois de bonnes surprises. Des chevreuils notamment. Plus rarement des sangliers. L’armurier, avec une grimace, avait prévenu : “C’est du 300WM ! Vous avez intérêt à le tirer de loin, le chevreuil ou le sanglier, si vous ne voulez pas en faire de la compote... une bonne centaine de mètres au moins... Mais je suppose que vous savez ce que vous faites.”

 Bruno ouvrit la housse malgré ses doigts rendus malhabiles par le froid, saisit l’arme, rejeta la housse et referma le coffre. D’un petit trot, il s’élança vers la droite, pour contourner le bâtiment, dos voûté, serrant l’arme contre sa poitrine. Il respirait par la bouche, chassant à chaque expiration un nuage informe.
“Si j’ veux l’ coincer, faut que j’ lui coupe la route de la forêt. Et pas d’ bruit. Ces bestiaux entendent tout... Calme, bordel, calme...Me f’rai pas avoir cette fois. Non, pas cette fois.”

De ses lourdes chaussures il écrasa des herbes en verre. La bête l’avait peut-être entendu. Il accéléra sa course.
L’air froid plongea une lame brûlante dans son œsophage. Des branches lui fouettèrent le torse, le visage et les jambes et, d’un coup, dans son regard cahoté, il eut la vision de la bête qui venait paisiblement dans sa direction. Elle était à deux cents mètres environ. Bruno eut une sensation de chatouillement au niveau de l’aine.

Il la tenait. Il s’arrêta net. De toute façon, il n’avait pas le choix : le souffle lui manquait. Il se planqua derrière le réseau arachnéen des branches d’un arbrisseau noir comme du basalte.
La bête est paisible, glisse à gauche et à droite, courbe l’échine, repart, piétine, arrache du bout de ses dents jaunes une feuille restée sur un rameau.

Bruno peine à retrouver son souffle. “Putain d’ cœur, j’aurais pas dû forcer comme ça !” Il pose un genou à terre, tenant d’une main lâche son arme dont la crosse est appuyée sur le sol. “J’ vais pas passer l’année ici maintenant qu’ j’ai c’ que j’ veux... Allez, debout Bruno. Tes fesses !” Il prend deux longues inspirations avant de se redresser. Et il se répète ce qu’il devra mener à bien dans la prochaine minute : épauler, viser, tirer et flinguer la bête d’un seul coup. La foudroyer sur place. Ne lui laisser aucune chance de s’échapper.

Lentement, Bruno se met debout, bien campé sur ses jambes légèrement ployées, et fouille les lointains du canon de son arme. Et fouille encore.
“Merde, où elle est bordel !” Il se décolle de son arbrisseau pour balayer davantage d’espace.

Le ciel est d’un bleu tiré à quatre épingles. Un bruit d’élastique qui se tend et se détend. Instinctivement, Bruno lève la tête pour voir l’oiseau, et reçoit en plein dans les yeux l’éclat poignant du soleil. Il jure et il blasphème tandis qu’un piétinement terrorisé s’éloigne en remuant des herbes et des branches. 

Ébloui par des lucioles sombres, Bruno s’affale sur la terre. Il ferme les paupières et reste longtemps ainsi. Il ne pense plus à rien.

Fumées

Bruno était accoté depuis une demi-heure contre le flanc de sa voiture, le regard braqué sur la terre en acier recouverte d’une bourre d’herbes brûlées par le gel. Il tirait de loin en loin sur sa cigarette dont la fumée se mêlait intimement aux tortillons de son haleine, quand il entendit un crépitement vif dans le lointain.
Une trépidation qui s’était interrompue d’un coup.

De gros buissons recroquevillés et de nombreux arbrisseaux noirs dissimulaient le décor au-delà du cercle d’herbes rabougries ; une rangée de grands arbres défeuillés cachait mal la structure du vieux bâtiment industriel en brique rouge.

Bruno laissa tomber la cigarette à ses pieds et l’écrasa soigneusement, plus que nécessaire, du bout de sa chaussure gauche, tout en scrutant l’espace devant lui.
Plus un bruit, hormis celui de sa propre respiration. Il sentait l’air glacé s’emparer de son corps. Soudain, il entr’aperçut un trait fauve filer vers la gauche, entre les branches nues, et il distingua un piétinement diffus qui s’éloigna rapidement.

“Bordel, je m’ serai pas gelé les couilles pour rien.” se dit-il en ouvrant le coffre de sa voiture pour cueillir la longue housse qui contenait son arme, un Browning semi-automatique qu’il possédait depuis peu. L’armurier lui avait demandé : “Sans indiscrétion, monsieur, vous avez l’intention de chasser quel animal ?” Il avait répondu que c’était pour tirer un chevreuil ou deux sur la friche de l’ancienne cartonnerie  adossée à la forêt. C’est de cette forêt qu’arrivaient parfois de bonnes surprises. Des chevreuils notamment. Plus rarement des sangliers. L’armurier, avec une grimace, avait prévenu : “C’est du 300WM ! Vous avez intérêt à le tirer de loin, le chevreuil ou le sanglier, si vous ne voulez pas en faire de la compote... une bonne centaine de mètres au moins... Mais je suppose que vous savez ce que vous faites.”

 Bruno ouvrit la housse malgré ses doigts rendus malhabiles par le froid, saisit l’arme, rejeta la housse et referma le coffre. D’un petit trot, il s’élança vers la droite, pour contourner le bâtiment, dos voûté, serrant l’arme contre sa poitrine. Il respirait par la bouche, chassant à chaque expiration un nuage informe.
“Si j’ veux l’ coincer, faut que j’ lui coupe la route de la forêt. Et pas d’ bruit. Ces bestiaux entendent tout... Calme, bordel, calme...Me f’rai pas avoir cette fois. Non, pas cette fois.”

De ses lourdes chaussures il écrasa des herbes en verre. La bête l’avait peut-être entendu. Il accéléra sa course.
L’air froid plongea une lame brûlante dans son œsophage. Des branches lui fouettèrent le torse, le visage et les jambes et, d’un coup, dans son regard cahoté, il eut la vision de la bête qui venait paisiblement dans sa direction. Elle était à deux cents mètres environ. Bruno eut une sensation de chatouillement au niveau de l’aine.

Il la tenait. Il s’arrêta net. De toute façon, il n’avait pas le choix : le souffle lui manquait. Il se planqua derrière le réseau arachnéen des branches d’un arbrisseau noir comme du basalte.
La bête est paisible, glisse à gauche et à droite, courbe l’échine, repart, piétine, arrache du bout de ses dents jaunes une feuille restée sur un rameau.

Bruno peine à retrouver son souffle. “Putain d’ cœur, j’aurais pas dû forcer comme ça !” Il pose un genou à terre, tenant d’une main lâche son arme dont la crosse est appuyée sur le sol. “J’ vais pas passer l’année ici maintenant qu’ j’ai c’ que j’ veux... Allez, debout Bruno. Tes fesses !” Il prend deux longues inspirations avant de se redresser. Et il se répète ce qu’il devra mener à bien dans la prochaine minute : épauler, viser, tirer et flinguer la bête d’un seul coup. La foudroyer sur place. Ne lui laisser aucune chance de s’échapper.

Lentement, Bruno se met debout, bien campé sur ses jambes légèrement ployées, et fouille les lointains du canon de son arme. Et fouille encore.
“Merde, où elle est bordel !” Il se décolle de son arbrisseau pour balayer davantage d’espace.

Le ciel est d’un bleu tiré à quatre épingles. Un bruit d’élastique qui se tend et se détend. Instinctivement, Bruno lève la tête pour voir l’oiseau, et reçoit en plein dans les yeux l’éclat poignant du soleil. Il jure et il blasphème tandis qu’un piétinement terrorisé s’éloigne en remuant des herbes et des branches. 

Ébloui par des lucioles sombres, Bruno s’affale sur la terre. Il ferme les paupières et reste longtemps ainsi. Il ne pense plus à rien.

samedi 26 juin 2010

Au bistrot du Pont

Du rouge nom
D’un bordel à
Cornes du rouge
Où qu’on porte
Les yeux

Mais dans le boui-
Boui malodorant
C’est du gris du
Marron du bleu
Mort et de l’en-
Nui

Et j’entends en-
Core un type s’é-
Crier : “UN’ BIERE
ÇA T’ REMPLIT LA
VIE !”

Il est pompette
Triste nostal-
Gique hors de lui
Les yeux voilés
 

Mais quand il rit on
Devine du rouge
Au fond de sa bouche

Comme une chose
Vivante

Au bistrot du Pont

Du rouge nom
D’un bordel à
Cornes du rouge
Où qu’on porte
Les yeux

Mais dans le boui-
Boui malodorant
C’est du gris du
Marron du bleu
Mort et de l’en-
Nui

Et j’entends en-
Core un type s’é-
Crier : “UN’ BIERE
ÇA T’ REMPLIT LA
VIE !”

Il est pompette
Triste nostal-
Gique hors de lui
Les yeux voilés
 

Mais quand il rit on
Devine du rouge
Au fond de sa bouche

Comme une chose
Vivante

samedi 19 juin 2010

Tête d'artichaut

Restait tout son
Temps
A suivre des y-
Eux
Le ba-lan-cement
De la cime des
Arbres
Dans l’azur émaillé

Restait des
Jours
A rire
Tout seul per-
Du
En lui-même
Egaré dans ses
Rumeurs
Et ses phrases
Aveugles
 
Bousculé par les
Bourrasques de
Son sang

Secoué par de
Courtes quintes
Qui le bas-
Culaient
Vers l’avant vers
L’a-
Rrière
Comme un ar-
Brisseau
 

Accaparé par 
Sa nuit
Il comptait recomp-
Tait
Le désordre de
Ses humeurs
Les feuilles
Qui pleuvaient
Sur ses épaules a-
Trophiées 

Tout en mêlant dans une
Seule syllabe
Arrachée à la
Chair
De sa gorge
Le plaisir et la
Douleur
D’exister

Tête d'artichaut

Restait tout son
Temps
A suivre des y-
Eux
Le ba-lan-cement
De la cime des
Arbres
Dans l’azur émaillé

Restait des
Jours
A rire
Tout seul per-
Du
En lui-même
Egaré dans ses
Rumeurs
Et ses phrases
Aveugles
 
Bousculé par les
Bourrasques de
Son sang

Secoué par de
Courtes quintes
Qui le bas-
Culaient
Vers l’avant vers
L’a-
Rrière
Comme un ar-
Brisseau
 

Accaparé par 
Sa nuit
Il comptait recomp-
Tait
Le désordre de
Ses humeurs
Les feuilles
Qui pleuvaient
Sur ses épaules a-
Trophiées 

Tout en mêlant dans une
Seule syllabe
Arrachée à la
Chair
De sa gorge
Le plaisir et la
Douleur
D’exister

mardi 15 juin 2010

Sous un soleil immaculé

Sur la route
Rayée par l'ombre
Des arbres
Sur la route
Illuminée
Au volant de ma voi-
Ture ha-
Churée je
File
Tranché clair
Puis
Obscur
Ebloui par le jour
Aveu-
Glé par la nuit

Sous un soleil immaculé

Sur la route
Rayée par l'ombre
Des arbres
Sur la route
Illuminée
Au volant de ma voi-
Ture ha-
Churée je
File
Tranché clair
Puis
Obscur
Ebloui par le jour
Aveu-
Glé par la nuit

samedi 12 juin 2010

La visite

Hélène avait attendu que le taxi démarre pesamment dans une odeur de caoutchouc, puis elle avait poussé du plat de la main le battant du grand portail rouge en métal presque chauffé à blanc ; elle s’était contentée de replier les doigts en demi-poing pour éviter la brûlure. Elle entra de biais, tordant son bras pour faire glisser son sac derrière elle.

Les grandes dalles en ciment de la cour éblouissaient. Tout était englué dans une lumière atroce. Les petites plantes grasses alignées au pied des murs ressemblaient à d’antiques poteries vernissées.

Hélène se rappela qu’il fallait exactement dix pas pour atteindre la véranda et la fraîcheur. “Un, deux, trois,quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix... onze...” Et elle pénétra dans l’ombre de la véranda qui lui tomba sur les épaules comme une douche tiède. Les volets étaient baissés. Des mouches sommeillaient sur les murs blancs. Le carrelage ocre brun apaisait le regard. Hélène s’approcha de la porte protégée par un rideau de lanières multicolores en plastique. Elle en écarta quelques-unes pour actionner la clenche mais elle n’en eut pas le temps car la porte s’ouvrit sur le visage hébété de son frère. “Ah... c’est toi...” fit-il sur un ton qui n’exprimait rien, et il recula pour la laisser entrer. Il sentait le chien. Il referma aussitôt derrière elle. “’vec cette chaleur, faut tout boucler, sinon tu sèches sur place...”

A l’intérieur, l’air était immobile comme un chapeau en feutre sur une table.
Hélène posa son sac sur le carrelage blanc moucheté de noir qui se diluait dans la pénombre rougeâtre. “J’ai les jambes en béton. Je ne suis plus habituée à ces températures.” Elle s’assit sur la chaise la plus proche de la table recouverte d’une nappe à carreaux foncés. Le grand meuble à vitrines montrait les mêmes mignonettes remplies de liquides colorés.
“Si t’avais téléphoné, mâchouilla son frère, je s’rais allé t’ chercher à la gare.” Elle eut un sourire penché puis elle demanda à boire quelque chose.
“De l’eau ? un bitter ?”
Elle voulait un café noir.
Si c’était possible.
Si ça ne dérangeait pas.
“Comme tu veux. Il en reste de tout à l’heure mais y doit être froid.”
“Aucune importance.”

Marie-Pierre, la femme de son frère, apparut, l’œil défait, les cheveux mal lissés à la main, avec sa figure de souris inquisitrice et ses jambes minces ; elle était en robe légère, chaussée de sandales roses fatiguées qu’elle soulevait à peine.
“Ah, t’es là ? T’es arrivée quand ? J’ croyais que t’allais pas venir... J’aurais compris et pas compris.” Marie-Pierre avait une voix qui déraillait, s’embarquait dans des tonalités imprévues. On aurait pu en rire, sauf que personne n’en riait ; elle suscitait l’agacement.
“On balaie pour toi depuis longtemps.”

Hélène se mordit la langue pour ne pas répliquer, elle saisit d’une main nerveuse la tasse de café que son frère venait de déposer devant elle, fit mine de la porter à sa bouche puis, la reposant, et d’une voix qui ne voulait pas sortir, elle marmonna : “C’est dans la chambre du fond ?” Son frère, surpris, dit “oui”. Elle soupira puis, comme un éventail, elle secoua sa main sous son nez pour se donner de l’air ; ses lèvres entrouvertes laissaient entrevoir ses dents à peine teintées par la nicotine. Elle ne fumait plus.

“J’ai soif, dit Marie-Pierre. Je vais prendre un verre d’eau.” Et elle se traîna vers la cuisine. Elle aussi sentait l’animal. Peu après, on l’entendit puiser au robinet, qu’elle fit couler un moment pour rafraîchir l’eau. Hélène regarda son frère. Il se dandinait imperceptiblement. “Fait plus chaud qu’ d’habitude, aujourd’hui..., dit-il. Paraît qu’ la température va atteindre un pic...” Marie-Pierre était de retour, en contre-jour diffus, la silhouette un peu lâche.  Hélène réprimait l’envie de se dresser d’un bloc, de s’agriffer à la chevelure de Marie-Pierre, de lui arracher de pleines poignées de cheveux sanglants et des morceaux de crâne, de.

Elle eut une grande inspiration avant de dire : “Bon, je vais y aller.” Son frère ne put retenir une expression de contrariété. Elle s’en fichait, elle était résolue, plantée en elle-même comme un pilotis dans un marécage. Déjà, elle sentait l’odeur soyeuse de la gangrène qui la saisirait tout entière, dès la porte de la chambre ouverte.

Mais avant de quitter sa chaise, elle vida en un, deux, trois traits la tasse de café, tout en se disant qu’elle ne connaissait rien de plus froid qu’une gorgée de café froid.

La visite

Hélène avait attendu que le taxi démarre pesamment dans une odeur de caoutchouc, puis elle avait poussé du plat de la main le battant du grand portail rouge en métal presque chauffé à blanc ; elle s’était contentée de replier les doigts en demi-poing pour éviter la brûlure. Elle entra de biais, tordant son bras pour faire glisser son sac derrière elle.

Les grandes dalles en ciment de la cour éblouissaient. Tout était englué dans une lumière atroce. Les petites plantes grasses alignées au pied des murs ressemblaient à d’antiques poteries vernissées.

Hélène se rappela qu’il fallait exactement dix pas pour atteindre la véranda et la fraîcheur. “Un, deux, trois,quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix... onze...” Et elle pénétra dans l’ombre de la véranda qui lui tomba sur les épaules comme une douche tiède. Les volets étaient baissés. Des mouches sommeillaient sur les murs blancs. Le carrelage ocre brun apaisait le regard. Hélène s’approcha de la porte protégée par un rideau de lanières multicolores en plastique. Elle en écarta quelques-unes pour actionner la clenche mais elle n’en eut pas le temps car la porte s’ouvrit sur le visage hébété de son frère. “Ah... c’est toi...” fit-il sur un ton qui n’exprimait rien, et il recula pour la laisser entrer. Il sentait le chien. Il referma aussitôt derrière elle. “’vec cette chaleur, faut tout boucler, sinon tu sèches sur place...”

A l’intérieur, l’air était immobile comme un chapeau en feutre sur une table.
Hélène posa son sac sur le carrelage blanc moucheté de noir qui se diluait dans la pénombre rougeâtre. “J’ai les jambes en béton. Je ne suis plus habituée à ces températures.” Elle s’assit sur la chaise la plus proche de la table recouverte d’une nappe à carreaux foncés. Le grand meuble à vitrines montrait les mêmes mignonettes remplies de liquides colorés.
“Si t’avais téléphoné, mâchouilla son frère, je s’rais allé t’ chercher à la gare.” Elle eut un sourire penché puis elle demanda à boire quelque chose.
“De l’eau ? un bitter ?”
Elle voulait un café noir.
Si c’était possible.
Si ça ne dérangeait pas.
“Comme tu veux. Il en reste de tout à l’heure mais y doit être froid.”
“Aucune importance.”

Marie-Pierre, la femme de son frère, apparut, l’œil défait, les cheveux mal lissés à la main, avec sa figure de souris inquisitrice et ses jambes minces ; elle était en robe légère, chaussée de sandales roses fatiguées qu’elle soulevait à peine.
“Ah, t’es là ? T’es arrivée quand ? J’ croyais que t’allais pas venir... J’aurais compris et pas compris.” Marie-Pierre avait une voix qui déraillait, s’embarquait dans des tonalités imprévues. On aurait pu en rire, sauf que personne n’en riait ; elle suscitait l’agacement.
“On balaie pour toi depuis longtemps.”

Hélène se mordit la langue pour ne pas répliquer, elle saisit d’une main nerveuse la tasse de café que son frère venait de déposer devant elle, fit mine de la porter à sa bouche puis, la reposant, et d’une voix qui ne voulait pas sortir, elle marmonna : “C’est dans la chambre du fond ?” Son frère, surpris, dit “oui”. Elle soupira puis, comme un éventail, elle secoua sa main sous son nez pour se donner de l’air ; ses lèvres entrouvertes laissaient entrevoir ses dents à peine teintées par la nicotine. Elle ne fumait plus.

“J’ai soif, dit Marie-Pierre. Je vais prendre un verre d’eau.” Et elle se traîna vers la cuisine. Elle aussi sentait l’animal. Peu après, on l’entendit puiser au robinet, qu’elle fit couler un moment pour rafraîchir l’eau. Hélène regarda son frère. Il se dandinait imperceptiblement. “Fait plus chaud qu’ d’habitude, aujourd’hui..., dit-il. Paraît qu’ la température va atteindre un pic...” Marie-Pierre était de retour, en contre-jour diffus, la silhouette un peu lâche.  Hélène réprimait l’envie de se dresser d’un bloc, de s’agriffer à la chevelure de Marie-Pierre, de lui arracher de pleines poignées de cheveux sanglants et des morceaux de crâne, de.

Elle eut une grande inspiration avant de dire : “Bon, je vais y aller.” Son frère ne put retenir une expression de contrariété. Elle s’en fichait, elle était résolue, plantée en elle-même comme un pilotis dans un marécage. Déjà, elle sentait l’odeur soyeuse de la gangrène qui la saisirait tout entière, dès la porte de la chambre ouverte.

Mais avant de quitter sa chaise, elle vida en un, deux, trois traits la tasse de café, tout en se disant qu’elle ne connaissait rien de plus froid qu’une gorgée de café froid.

vendredi 11 juin 2010

Les Grands Fonds

Dans le tram
55
Un homme s’est
Endormi
Un sourire d’oiseau
Sur ses lèvres d’os
Le front appuyé
Au froid de la
Main courante

Il a dormi l-
Ongtemps
Jusqu’à ce qu’un
Choc le secoue
Comme un tas de
Cailloux

Son regard a
Erré de
Personne en
Personne
Il avait l’air
De n’être pas

Avec les autres
Il avait l’air
De se dire
De penser de

L’a fixé
Ses mains res-
Piré une fois
Avec une bouche
De poisson

Puis il a replongé

Les Grands Fonds

Dans le tram
55
Un homme s’est
Endormi
Un sourire d’oiseau
Sur ses lèvres d’os
Le front appuyé
Au froid de la
Main courante

Il a dormi l-
Ongtemps
Jusqu’à ce qu’un
Choc le secoue
Comme un tas de
Cailloux

Son regard a
Erré de
Personne en
Personne
Il avait l’air
De n’être pas

Avec les autres
Il avait l’air
De se dire
De penser de

L’a fixé
Ses mains res-
Piré une fois
Avec une bouche
De poisson

Puis il a replongé

mercredi 9 juin 2010

Le parpaing

Elle dut se désentortiller des draps qui la retenaient, avant de pouvoir se précipiter vers le berceau qu’elle atteignit en deux courtes enjambées frileuses, éclairée par le demi-jour qui s’étirait sous les rideaux bleu foncé. Dans son sommeil, elle avait entendu l’enfant gémir mais quand elle se fut penchée sur le berceau, un soupir rasséréné s’échappa d’entre ses lèvres.
D’une main alourdie, elle écarte la mèche qui l’aveugle. Puis elle tourne la tête vers le lit dont un peu de la tiédeur lui reste encore sur les reins. Richard, couché sur le ventre, le bras jeté loin devant lui, vêtu de son seul pantalon de pyjama, n’a pas bougé, même pas frémi. Il n’a rien entendu. “De toute façon, y avait rien à entendre”, se dit-elle, en passant sa main gauche sur son cou endolori.
"J’ suis crevé !”, aurait-il répondu s’il avait pu.
Depuis l’achat de la maison, il est toujours éreinté-crevé-mort.
Elle ne voulait pas de cette maison presque en ruines, perdue, exilée du bourg, et plantée de guingois sur un pan de terre humide et grasse, à cent mètres d’une forêt tassée au bas d’une déclivité qui allait en s’accélérant jusqu’au vertige. Elle n’en voulait pas. Mais il n’avait pas lâché prise. “On sera bien. C’est exactement ce qu’il me faut : la tranquillité des arbres. J’ai toujours aimé les arbres. Pour les petits, c’est mieux.” Et il avait eu son grand rire vorace.
Elle ferme les paupières pendant une seconde, le temps de vaciller et de s’enfoncer en elle-même comme dans un puits, avant de remonter en une fois. Sûre qu’elle ne parviendra pas à s’immerger dans un nouveau sommeil. Sa nuit est terminée.
L’odeur sèche du ciment et du plâtre lui empoigne la gorge. Elle avale l’aiguille dure de sa salive. “Faut que je boive quelque chose...” pense-t-elle en se dirigeant vers la porte de la chambre.

Dans le couloir, des sacs de ciment, des sachets de plâtre sont allongés contre les murs, pareils à des corps d’enfants mal dégrossis ; quelques instruments métalliques jonchent le sol. Elle les évite par la force de l’habitude— quinze jours que Richard a laissé tout tomber. Qu’il traînaille du fauteuil au canapé, dans un salon dévasté par l’abandon. Elle a tenté de le raisonner. Il a juste fini par marmonner : “ Faut que j’ respire un peu. J’en ai marre de cette baraque ! C’est à cause d’elle que j’ suis sans boulot ! J’aurais jamais dû craquer.” Et il s’était tu. Il ne quittait le salon qu’à l’heure des repas, ou pour se coucher, tard, après avoir feuilleté pendant des heures toutes sortes de bouquins grappillés dans des vide-greniers.
La cuisine est vaguement rangée ; quelques assiettes égouttent sur la paillasse ; un pot de yoghourt vide au milieu de la table, près d’une bouteille d’eau. Dans la fenêtre, le jour se lève, couleur d’aluminium. Une buée s’élève du lointain, sans doute de la forêt qu’elle ne peut pas voir. La parcelle d’herbe dense qui s’étend devant la maison est encombrée de tas de briques et de parpaings. L’herbe fume avec le jour qui se dresse.
Elle se verse un verre d’eau, qu’elle boit à petites gorgées. Un goût métallique vient s’ajouter à l’âpreté du ciment. Et tout en buvant, elle voit par la fenêtre deux corneilles qui s’affairent et s’affolent autour d’un parpaing alvéolé dans le ventre duquel elles plongent nerveusement le bec et la tête chacune à leur tour. Les corneilles sont rapides, pleines d’une vie bouillonnante, les coups de bec sont aigus.
Soudain, comme enragées, les corneilles se heurtent, se bousculent pour accéder à l’alvéole dont l’ouverture est trop étroite pour elles deux en même temps.

Elle a ouvert la porte vitrée de la cuisine qui donne sur le côté de la maison. Elle a marché dans l’herbe humide, vers les briques et les parpaings. A son approche, les corneilles se sont figées, la regardant d’un seul œil chacune. Elle s’est arrêtée. Et quand elle s’est remise en mouvement, les oiseaux se sont envolés dans un brusque et pesant remuement d’ailes qui a exalté des odeurs lourdes.
En s’approchant du parpaing, elle se rendit compte que ses pieds étaient nus.

Le parpaing

Elle dut se désentortiller des draps qui la retenaient, avant de pouvoir se précipiter vers le berceau qu’elle atteignit en deux courtes enjambées frileuses, éclairée par le demi-jour qui s’étirait sous les rideaux bleu foncé. Dans son sommeil, elle avait entendu l’enfant gémir mais quand elle se fut penchée sur le berceau, un soupir rasséréné s’échappa d’entre ses lèvres.
D’une main alourdie, elle écarte la mèche qui l’aveugle. Puis elle tourne la tête vers le lit dont un peu de la tiédeur lui reste encore sur les reins. Richard, couché sur le ventre, le bras jeté loin devant lui, vêtu de son seul pantalon de pyjama, n’a pas bougé, même pas frémi. Il n’a rien entendu. “De toute façon, y avait rien à entendre”, se dit-elle, en passant sa main gauche sur son cou endolori.
"J’ suis crevé !”, aurait-il répondu s’il avait pu.
Depuis l’achat de la maison, il est toujours éreinté-crevé-mort.
Elle ne voulait pas de cette maison presque en ruines, perdue, exilée du bourg, et plantée de guingois sur un pan de terre humide et grasse, à cent mètres d’une forêt tassée au bas d’une déclivité qui allait en s’accélérant jusqu’au vertige. Elle n’en voulait pas. Mais il n’avait pas lâché prise. “On sera bien. C’est exactement ce qu’il me faut : la tranquillité des arbres. J’ai toujours aimé les arbres. Pour les petits, c’est mieux.” Et il avait eu son grand rire vorace.
Elle ferme les paupières pendant une seconde, le temps de vaciller et de s’enfoncer en elle-même comme dans un puits, avant de remonter en une fois. Sûre qu’elle ne parviendra pas à s’immerger dans un nouveau sommeil. Sa nuit est terminée.
L’odeur sèche du ciment et du plâtre lui empoigne la gorge. Elle avale l’aiguille dure de sa salive. “Faut que je boive quelque chose...” pense-t-elle en se dirigeant vers la porte de la chambre.

Dans le couloir, des sacs de ciment, des sachets de plâtre sont allongés contre les murs, pareils à des corps d’enfants mal dégrossis ; quelques instruments métalliques jonchent le sol. Elle les évite par la force de l’habitude— quinze jours que Richard a laissé tout tomber. Qu’il traînaille du fauteuil au canapé, dans un salon dévasté par l’abandon. Elle a tenté de le raisonner. Il a juste fini par marmonner : “ Faut que j’ respire un peu. J’en ai marre de cette baraque ! C’est à cause d’elle que j’ suis sans boulot ! J’aurais jamais dû craquer.” Et il s’était tu. Il ne quittait le salon qu’à l’heure des repas, ou pour se coucher, tard, après avoir feuilleté pendant des heures toutes sortes de bouquins grappillés dans des vide-greniers.
La cuisine est vaguement rangée ; quelques assiettes égouttent sur la paillasse ; un pot de yoghourt vide au milieu de la table, près d’une bouteille d’eau. Dans la fenêtre, le jour se lève, couleur d’aluminium. Une buée s’élève du lointain, sans doute de la forêt qu’elle ne peut pas voir. La parcelle d’herbe dense qui s’étend devant la maison est encombrée de tas de briques et de parpaings. L’herbe fume avec le jour qui se dresse.
Elle se verse un verre d’eau, qu’elle boit à petites gorgées. Un goût métallique vient s’ajouter à l’âpreté du ciment. Et tout en buvant, elle voit par la fenêtre deux corneilles qui s’affairent et s’affolent autour d’un parpaing alvéolé dans le ventre duquel elles plongent nerveusement le bec et la tête chacune à leur tour. Les corneilles sont rapides, pleines d’une vie bouillonnante, les coups de bec sont aigus.
Soudain, comme enragées, les corneilles se heurtent, se bousculent pour accéder à l’alvéole dont l’ouverture est trop étroite pour elles deux en même temps.

Elle a ouvert la porte vitrée de la cuisine qui donne sur le côté de la maison. Elle a marché dans l’herbe humide, vers les briques et les parpaings. A son approche, les corneilles se sont figées, la regardant d’un seul œil chacune. Elle s’est arrêtée. Et quand elle s’est remise en mouvement, les oiseaux se sont envolés dans un brusque et pesant remuement d’ailes qui a exalté des odeurs lourdes.
En s’approchant du parpaing, elle se rendit compte que ses pieds étaient nus.

dimanche 6 juin 2010

Dans la rue du Miroir

Une femme sur
Le pavé visage
Tourné vers la nuit
Ses cheveux roux
Formaient une
Eclaboussure

Sa bouche rose très
Pâle
Retenait une sorte
De sourire
Pétrifié

Entre ses dents des
Lignes d’ombre

On la regardait cette
Femme on se penchait
Sur elle on lui
Disait de ne pas
S’inquiéter pas s’in-
Quiéter pas de
Quoi

Tandis que sa
Main très
Pâle aussi
Poignait et re-
Poignait
Le sang qui sem-
Blait suinter
De son blouson
De fourrure blan-
Che syn-thé-ti-que

Dans la rue du Miroir

Une femme sur
Le pavé visage
Tourné vers la nuit
Ses cheveux roux
Formaient une
Eclaboussure

Sa bouche rose très
Pâle
Retenait une sorte
De sourire
Pétrifié

Entre ses dents des
Lignes d’ombre

On la regardait cette
Femme on se penchait
Sur elle on lui
Disait de ne pas
S’inquiéter pas s’in-
Quiéter pas de
Quoi

Tandis que sa
Main très
Pâle aussi
Poignait et re-
Poignait
Le sang qui sem-
Blait suinter
De son blouson
De fourrure blan-
Che syn-thé-ti-que

mardi 1 juin 2010

Sur un seuil, en hiver

Tout près mas-
Quant la
Lueur soufrée
D’un abat-jour bordeaux
Une femme maqui-
Llée à vif
Accotée contre le
Cham-
Branle
Tirant sur son sternum
Un bout de peignoir de
Peluche rose
Do-de-linant de la tê-
Te très lente-
Ment
Tout en pinçotant
Avec les dents
Les traits amincis
De ses lèvres

A travers l’haleine
De son ivresse
2, 3, 4 syllabes
Tombèrent en
Formes  gelées
Tandis que son jeune a-
Mant
Torse nu lunettes
Sur le nez
Rôdant au fond
De la pièce
Me balançait
Des regards jaloux
D’assassin effaré

Sur un seuil, en hiver

Tout près mas-
Quant la
Lueur soufrée
D’un abat-jour bordeaux
Une femme maqui-
Llée à vif
Accotée contre le
Cham-
Branle
Tirant sur son sternum
Un bout de peignoir de
Peluche rose
Do-de-linant de la tê-
Te très lente-
Ment
Tout en pinçotant
Avec les dents
Les traits amincis
De ses lèvres

A travers l’haleine
De son ivresse
2, 3, 4 syllabes
Tombèrent en
Formes  gelées
Tandis que son jeune a-
Mant
Torse nu lunettes
Sur le nez
Rôdant au fond
De la pièce
Me balançait
Des regards jaloux
D’assassin effaré