Torse nu, il courait à fond de ses courtes foulées, poussant avec force sur ses hanches, au point d’avoir mal. Sa salive était acide dans sa gorge à cru, le chemin de terre dur sous ses pieds. Il avait envie de hurler mais seul un sanglot métallique s’échappa d’entre ses lèvres fendues. Malgré le vibrement de la grande chaleur dans son dos, la sueur était glacée sur son front et il la sentait se figer et sécher aussitôt.
“Han-han-han-han-han-han...”
Les herbes jaune pâle et couchées du bas côté lui faisaient une ligne à suivre dans la nuit immense. Le silence étalait sa nappe à l’entour, et une vague odeur de caoutchouc subsistait dans ses narines, ainsi que la fine odeur de la poussière des cendres chaudes.
Le sentier se mit soudain à monter ; il marqua un ralentissement de son allure, juste le temps nécessaire pour s’incliner un peu et redoubler ses efforts. Sa respiration se fit plus rapide à mesure qu’il gravissait le sentier dont la dureté endolorissait ses orteils ensanglantés. Il n’y voyait pas à un mètre. La lune était une forme indécise derrière les nuages. Une foulée lui fit défaut. D’un coup de reins brutal, il parvint à conserver son équilibre. Un râle échappa à sa gorge. Et il reprit sa course.
“Haaannn-haaannn-haaannn-haaannn !...”
La côte ne devait pas être très longue mais comme il n’en voyait pas le bout, il imagina tout à coup qu’elle ne s’arrêterait jamais, qu’il serait obligé de monter, nuit après nuit, sous un ciel aveugle. Il essaya de tourner la tête pour regarder dans son dos. Il ne réussit qu’à se tordre le cou sans rien voir de plus qu’un bout d’obscurité vaguement orange et crépitant.
Soudain, le sol redevint horizontal sous ses pieds.
Un vent frais le cueillit de plein fouet et le fit frissonner. Il claquait des dents. Il repartit de plus belle, tout en se frappant les flancs pour se réchauffer. Mais il cessa bien vite. “J’ vais pas... C’est foutu.”
Jusque-là, il n’avait rien pensé, juste poussé sa foulée. Un sanglot vint mourir dans son ventre, lourd comme un oeuf dur avalé d’un trait.
Au loin, des rumeurs éclataient ; des voix montaient par lambeaux.
Il serra les mâchoires et tenta d’accélérer. Il grimaça. Un point de côté se mit à percer à droite ; une brève aiguille de douleur. “Ah, bordel ! Merde !” Ses pieds étaient engourdis, anesthésiés, ne ressentaient plus les pointes des cailloux ni le tranchant des petites plantes solides et hargneuses qui arrivaient à subsister sur cette terre compacte et sèche.
Les nuages s’étaient effacés un peu devant la lune.
A présent, il pouvait voir la plaine s’étendre loin devant, couverte de buissons trapus et d’une végétation courte et sombre. Dans les lointains, se dressait un mur de collines dont le dos se découpait malaisément sur le ciel dense.
Un sursaut d’énergie l’emporta. La vue des collines le stimulait. Ses foulées devinrent plus longues, plus souples, plus régulières ; son souffle retrouvait un rythme sans faille.
Les rumeurs et les éclats de voix s’éloignaient, se perdaient dans la nuit. Une sorte d’allégresse s’était emparée de lui. Un rire crispé grelottait dans sa gorge.
“Han-han-han-han-han-han-han-han...”
Et dans sa course, en fermant à demi les paupières, il se dit que tout cela était beau : le ciel, les cailloux coupants, les plantes en métal, la poussière, et la fatigue qui, peu à peu, l’envahissait de nouveau.