“Viens, faut qu’on aille chercher maman !” dit Marielle en attrapant Georges par la manche de son blouson de cuir râpé. Elle tira si fort qu’il faillit renverser les verres de bière devant lui. “Eh ! qu’est-c’ qui t’ prend ?” Il était éreinté, comme cassé, encore étourdi, lourd comme un sac de graviers. Elle ne l’entendait déjà plus, filait comme une flèche au milieu des tables de “l’Etuve”, ce boui-boui étroit et sombre dont les maigres lampes brûlotaient jusqu’à l’aube.
Trois tables plus loin, Ronald le regardait sans bouger avec un sourire aigu. “S’y continue, j’ vais lui casser la gueule, à c’ con-là !” pensa Georges avant de pivoter sur son siège, de dégager sa jambe droite endolorie par la chute de l’après-midi, et de se jeter à la poursuite de Marielle.
“Celle-là quand elle a une idée en tête, c’est tout de suite-tout de suite ! Bordel... elle me gonfle !” Il traversa le bistrot et poussa la porte vitrée à mi-hauteur sur laquelle des mouches étaient collées.
L’air cru de la nuit picota sur son visage et lui enfonça d’un coup une aiguille froide dans chaque narine. Marielle l’attendait sur le trottoir, tapant du talon et balançant son corps mince de gauche à droite . “Alors, qu’est-ce que tu fous ? J’ poireaute d’puis une heure !” Il répondit que sa jambe lui faisait mal, que c’était pas pratique pour marcher, qu’il faisait comme il pouvait mais que c’était compliqué.
“Ta gueule ! Un grand singe comme toi qui s’ plaint comme un bébé ! Pfff !” Et lui tournant le dos, elle grommela : “Grouille...” puis elle démarra d’un pas preste et sec. Il la suivit, un peu en retrait.
“Où elle est ta maman ?”
“Chez elle... J’ vais la chercher.”
“Pourquoi tu la cherches ?”
“Qu’est-c’ que ça peut t’ foutre ? Si ça t’ plaît pas, au revoir...”
“J’ disais ça comme ça...”
Marielle fit un brusque demi-tour sur elle-même et se précipita droit sur Georges, la bouche crispée à blanc. Elle s’arrêta à quelques centimètres de lui et, frappant de son index tendu sur sa poitrine, elle crachota : “T’occupe pas d’ mes affaires. Sauf si je te l’ demande. C’est compris ?”
Oui, il avait compris.
La maman de Marielle vivait au rez-de-chaussée d’une petite maison nichée dans une rue minuscule qui sentait l’urine. De ses doigts repliés, Marielle toqua sur la vitre sale à plusieurs reprises tout en murmurant : “Maman... c’est moi. Maman... ouvre...”
Elle insista pendant quelques minutes puis, déçue de n’avoir aucune réponse, elle dit : “Elle est pas là...”
“P’t-être qu’elle dort... C’est pas malin de la réveiller alors. Elle va être de mauvais poil et quand elle est d’ mauvais poil, elle est d’ mauvais poil.” marmonna Georges. Marielle le coupa net d’un : “Ta gueule. Amène-toi...”, et Georges lui emboîta le pas en tirant la jambe. Il ne s’était pas plaint jusqu’alors mais il serrait les dents depuis un moment. Elle trottait. Il avait un mal de chien à suivre son rythme. Elle s’en aperçut. “J’ dois marcher moins vite ?” Il répondit que non.
Elle lui lança un long regard enfantin, haussa les épaules et reprit sa quête par les rues désertes et les placettes éteintes où les voix retentissaient trop fort sur les sombres murs tassés. Marielle galopait à présent. Pour tenir le coup, Georges se mordillait l’intérieur de la joue si fort qu’il sentait des larmes lui monter aux yeux. Il ne savait plus comment faire pour rester dans son sillage.
“Elle a bouffé du ch’val.” pensa-t-il.
Il marqua un arrêt, puis il se remit à sa traîne, cinq ou six mètres en arrière. L’écart s’agrandissait. “Faut pas que je m’ fasse distancer. Faut pas.” Il bloqua ses mâchoires sur un bout de bidoche imaginaire et, à force, il parvint à rattraper du terrain. Presque arrivé à sa hauteur, il souffla : “Marielle...”
“Qu’est-c’ que tu veux ?” répondit-elle sans se retourner, sans même ralentir.
“J’ai mal quand j’ marche...”
“Marche plus alors. Je s’rai à “l’Etuve”...”
Et il l’avait regardée prendre le large.
A son allure, Georges avait atteint “l’Etuve”. Avant d’y entrer, il s’était écarté pour laisser le passage à deux braillards. Le bistrot était quasiment vide : quelques hommes assoupis, un air alourdi par les vapeurs de la respiration, des rieurs fatigués, des gamins verdâtres et des femmes qui s’esclaffaient sans couvrir la musique emplissant l’espace.
A peine est-il entré que Georges aperçoit Marielle, assise à une table près de la porte des toilettes, en compagnie de sa mère et de Ronald. Elle l’a vu aussi et elle lui adresse un signe du bras pour l’inviter à les rejoindre. Il évite quelques silhouettes hésitantes et il est près d’eux. Il reste debout.
“T’en as mis du temps ! T’es un vrai handicapé, toi !” dit Marielle de sa bouche soudain grande et rouge.
Ronald ricane en douce. Maman semble ne rien entendre— elle mord distraitement dans un sandwich au fromage. Un mince fil de salive relie ses lèvres au sandwich. Entre ses cheveux rares, on devine la peau de son crâne. Son œil droit est talé.
“T’as vu, j’ai r’trouvé maman. Ma p’tite maman... Je m’ faisais du mauvais sang pour rien. Elle était ici avec Ronald. Il lui a payé à manger. Elle avait faim, la pauvre. C’est un brave type. Et puis, il aime bien maman. Et maman l’aime bien aussi.”
Et en disant cela de sa voix détrempée, elle braque sur Georges un regard qui ne rigole pas.
Trois tables plus loin, Ronald le regardait sans bouger avec un sourire aigu. “S’y continue, j’ vais lui casser la gueule, à c’ con-là !” pensa Georges avant de pivoter sur son siège, de dégager sa jambe droite endolorie par la chute de l’après-midi, et de se jeter à la poursuite de Marielle.
“Celle-là quand elle a une idée en tête, c’est tout de suite-tout de suite ! Bordel... elle me gonfle !” Il traversa le bistrot et poussa la porte vitrée à mi-hauteur sur laquelle des mouches étaient collées.
L’air cru de la nuit picota sur son visage et lui enfonça d’un coup une aiguille froide dans chaque narine. Marielle l’attendait sur le trottoir, tapant du talon et balançant son corps mince de gauche à droite . “Alors, qu’est-ce que tu fous ? J’ poireaute d’puis une heure !” Il répondit que sa jambe lui faisait mal, que c’était pas pratique pour marcher, qu’il faisait comme il pouvait mais que c’était compliqué.
“Ta gueule ! Un grand singe comme toi qui s’ plaint comme un bébé ! Pfff !” Et lui tournant le dos, elle grommela : “Grouille...” puis elle démarra d’un pas preste et sec. Il la suivit, un peu en retrait.
“Où elle est ta maman ?”
“Chez elle... J’ vais la chercher.”
“Pourquoi tu la cherches ?”
“Qu’est-c’ que ça peut t’ foutre ? Si ça t’ plaît pas, au revoir...”
“J’ disais ça comme ça...”
Marielle fit un brusque demi-tour sur elle-même et se précipita droit sur Georges, la bouche crispée à blanc. Elle s’arrêta à quelques centimètres de lui et, frappant de son index tendu sur sa poitrine, elle crachota : “T’occupe pas d’ mes affaires. Sauf si je te l’ demande. C’est compris ?”
Oui, il avait compris.
La maman de Marielle vivait au rez-de-chaussée d’une petite maison nichée dans une rue minuscule qui sentait l’urine. De ses doigts repliés, Marielle toqua sur la vitre sale à plusieurs reprises tout en murmurant : “Maman... c’est moi. Maman... ouvre...”
Elle insista pendant quelques minutes puis, déçue de n’avoir aucune réponse, elle dit : “Elle est pas là...”
“P’t-être qu’elle dort... C’est pas malin de la réveiller alors. Elle va être de mauvais poil et quand elle est d’ mauvais poil, elle est d’ mauvais poil.” marmonna Georges. Marielle le coupa net d’un : “Ta gueule. Amène-toi...”, et Georges lui emboîta le pas en tirant la jambe. Il ne s’était pas plaint jusqu’alors mais il serrait les dents depuis un moment. Elle trottait. Il avait un mal de chien à suivre son rythme. Elle s’en aperçut. “J’ dois marcher moins vite ?” Il répondit que non.
Elle lui lança un long regard enfantin, haussa les épaules et reprit sa quête par les rues désertes et les placettes éteintes où les voix retentissaient trop fort sur les sombres murs tassés. Marielle galopait à présent. Pour tenir le coup, Georges se mordillait l’intérieur de la joue si fort qu’il sentait des larmes lui monter aux yeux. Il ne savait plus comment faire pour rester dans son sillage.
“Elle a bouffé du ch’val.” pensa-t-il.
Il marqua un arrêt, puis il se remit à sa traîne, cinq ou six mètres en arrière. L’écart s’agrandissait. “Faut pas que je m’ fasse distancer. Faut pas.” Il bloqua ses mâchoires sur un bout de bidoche imaginaire et, à force, il parvint à rattraper du terrain. Presque arrivé à sa hauteur, il souffla : “Marielle...”
“Qu’est-c’ que tu veux ?” répondit-elle sans se retourner, sans même ralentir.
“J’ai mal quand j’ marche...”
“Marche plus alors. Je s’rai à “l’Etuve”...”
Et il l’avait regardée prendre le large.
A son allure, Georges avait atteint “l’Etuve”. Avant d’y entrer, il s’était écarté pour laisser le passage à deux braillards. Le bistrot était quasiment vide : quelques hommes assoupis, un air alourdi par les vapeurs de la respiration, des rieurs fatigués, des gamins verdâtres et des femmes qui s’esclaffaient sans couvrir la musique emplissant l’espace.
A peine est-il entré que Georges aperçoit Marielle, assise à une table près de la porte des toilettes, en compagnie de sa mère et de Ronald. Elle l’a vu aussi et elle lui adresse un signe du bras pour l’inviter à les rejoindre. Il évite quelques silhouettes hésitantes et il est près d’eux. Il reste debout.
“T’en as mis du temps ! T’es un vrai handicapé, toi !” dit Marielle de sa bouche soudain grande et rouge.
Ronald ricane en douce. Maman semble ne rien entendre— elle mord distraitement dans un sandwich au fromage. Un mince fil de salive relie ses lèvres au sandwich. Entre ses cheveux rares, on devine la peau de son crâne. Son œil droit est talé.
“T’as vu, j’ai r’trouvé maman. Ma p’tite maman... Je m’ faisais du mauvais sang pour rien. Elle était ici avec Ronald. Il lui a payé à manger. Elle avait faim, la pauvre. C’est un brave type. Et puis, il aime bien maman. Et maman l’aime bien aussi.”
Et en disant cela de sa voix détrempée, elle braque sur Georges un regard qui ne rigole pas.