jeudi 22 septembre 2011

Muriel

 Il avait mal au dos. Il se massa les paupières avec le gras de la paume puis il tourna la tête vers la droite. Malgré la pénombre, il aperçut quelques corps étendus ça et là sur des fauteuils, sur le canapé en cuir clair et jusque sur le tapis uni qui devait être rouge sang de bœuf à la lumière du jour. Lui, il était assis par terre, le dos soutenu par un gros coussin dur.
Prenant appui sur sa main droite, puis sur le genou droit, il se mit debout.
“Ooooh... bon sang, j’ suis...” et il eut un geste d’équilibriste, écartant les bras pour ne pas tomber comme s’il était sur un fil tendu.
Il ferma les yeux durant un bref instant. Une odeur de transpiration séchée l’envahit soudain. Retenant sa respiration, il s’élança, louvoyant entre les corps étalés et les chaises renversées, et fila droit vers ce qui semblait être une cuisine.
C’était une cuisine. Les meubles en stratifié blanc avaient une fraîcheur d’hôpital.
Les rideaux étaient grands ouverts sur une aube grailleuse. On apercevait les surfaces pâles des tours d’habitation qui se perdaient au loin.
Il flageolait. Il s’appuya sur la petite table coincée entre le frigidaire et l’évier. Ensuite, il tira à lui le tabouret qui se trouvait sous la table, et il s’assit dessus.
“Muriel...” pensa-t-il tout à coup. Il se rappelait l’avoir vue assise, seule, dans cette petite salle grignotée par le vacarme et la fumée ; il se rappelait l’avoir embrassée avidement, comme un assoiffé ; il se rappelait l’avoir bue...
Une envie de pleurer lui meurtrissait la gorge. Muriel ne se trouvait pas parmi les gens endormis. Il l’aurait reconnue. Là, il n’avait reconnu personne. Hormis la petite rousse à la chevelure ébouriffée rencontrée dans il ne savait quel boui-boui jaune et noir.
“Bonjour...”
Il leva la tête. Une femme mince et brune venait d’entrer dans la cuisine, le cheveu fatigué et la bouche grasse. “Putain, t’es un lève-tôt, toi...” dit-elle en lui passant la main sur la nuque comme si c’était une habitude.
“Quelle fiesta ! me suis marrée comme une baleine !... Rarement autant bu !”
Comme il ne répondait pas, elle dit encore : “ Tu fais la   gueule ? Tu veux que j’ te foute la paix, Isidore ?”
“Je m’appelle pas Isidore...” marmonna-t-il.
“Je l’ sais que tu t’appelles pas Isidore !” et elle partit d’un petit rire catarrheux, avant de poursuivre : “Tous ceux que je connais pas, j’ les appelle Isidore. En plus, à toi, ça va bien de t’appeler Isidore. Tu fumes ? T’as une clope ? Les miennes sont dans l’ bordel du salon... pour les retrouver, ça va être une épopée...”
Il ne fumait pas.
“Tant pis... j’ vais faire du café... T’en veux ?”
Non, il n’en voulait pas de son café, il voulait juste qu’elle se taise ; une bouffée de colère s’empara de lui et il s’entendit grommeler : “Ferme ta gueule, sac à merde !” Se levant brusquement, il partit droit devant lui (bousculant au passage la femme brune qui lâcha un petit cri de surprise), ouvrit une porte (une salle de bain) qu’il referma aussitôt, poussa une autre porte (une chambre d’enfant), et c’est derrière la troisième porte qu’il découvrit un palier étroit avec trois entrées d’appartement. Sans un regard pour l’ascenseur, il se précipita dans l’escalier métallique en colimaçon. Il courut, manqua rater une marche, sa main glissant sur la rampe. Il entendit qu’on gueulait là-haut. Il poursuivit sa course et arriva sur le petit hall d’entrée. Il s’arrêta d’un bloc.
Un silence parfait engourdissait l’immeuble. Il sentait son cœur battre dans ses yeux. Durant toute la descente, il avait suspendu son souffle. Il se remit à respirer.

Le froid était grinçant sur ses épaules.
Il se retourna. Le haut des immeubles commençait tout doucement à être éclairé par le soleil. Il n’avait qu’une chemise sur le dos. Sa veste en cuir, il l’avait laissée dans l’appartement. Il marchait serré. Un grelottement lui monta de l’intérieur. Après avoir dépassé les dernières haies qui bouclaient la Cité, il murmura avec un demi-sourire : “Muriel...”
Et il eut comme une morsure au ventre.
 

Muriel

 Il avait mal au dos. Il se massa les paupières avec le gras de la paume puis il tourna la tête vers la droite. Malgré la pénombre, il aperçut quelques corps étendus ça et là sur des fauteuils, sur le canapé en cuir clair et jusque sur le tapis uni qui devait être rouge sang de bœuf à la lumière du jour. Lui, il était assis par terre, le dos soutenu par un gros coussin dur.
Prenant appui sur sa main droite, puis sur le genou droit, il se mit debout.
“Ooooh... bon sang, j’ suis...” et il eut un geste d’équilibriste, écartant les bras pour ne pas tomber comme s’il était sur un fil tendu.
Il ferma les yeux durant un bref instant. Une odeur de transpiration séchée l’envahit soudain. Retenant sa respiration, il s’élança, louvoyant entre les corps étalés et les chaises renversées, et fila droit vers ce qui semblait être une cuisine.
C’était une cuisine. Les meubles en stratifié blanc avaient une fraîcheur d’hôpital.
Les rideaux étaient grands ouverts sur une aube grailleuse. On apercevait les surfaces pâles des tours d’habitation qui se perdaient au loin.
Il flageolait. Il s’appuya sur la petite table coincée entre le frigidaire et l’évier. Ensuite, il tira à lui le tabouret qui se trouvait sous la table, et il s’assit dessus.
“Muriel...” pensa-t-il tout à coup. Il se rappelait l’avoir vue assise, seule, dans cette petite salle grignotée par le vacarme et la fumée ; il se rappelait l’avoir embrassée avidement, comme un assoiffé ; il se rappelait l’avoir bue...
Une envie de pleurer lui meurtrissait la gorge. Muriel ne se trouvait pas parmi les gens endormis. Il l’aurait reconnue. Là, il n’avait reconnu personne. Hormis la petite rousse à la chevelure ébouriffée rencontrée dans il ne savait quel boui-boui jaune et noir.
“Bonjour...”
Il leva la tête. Une femme mince et brune venait d’entrer dans la cuisine, le cheveu fatigué et la bouche grasse. “Putain, t’es un lève-tôt, toi...” dit-elle en lui passant la main sur la nuque comme si c’était une habitude.
“Quelle fiesta ! me suis marrée comme une baleine !... Rarement autant bu !”
Comme il ne répondait pas, elle dit encore : “ Tu fais la   gueule ? Tu veux que j’ te foute la paix, Isidore ?”
“Je m’appelle pas Isidore...” marmonna-t-il.
“Je l’ sais que tu t’appelles pas Isidore !” et elle partit d’un petit rire catarrheux, avant de poursuivre : “Tous ceux que je connais pas, j’ les appelle Isidore. En plus, à toi, ça va bien de t’appeler Isidore. Tu fumes ? T’as une clope ? Les miennes sont dans l’ bordel du salon... pour les retrouver, ça va être une épopée...”
Il ne fumait pas.
“Tant pis... j’ vais faire du café... T’en veux ?”
Non, il n’en voulait pas de son café, il voulait juste qu’elle se taise ; une bouffée de colère s’empara de lui et il s’entendit grommeler : “Ferme ta gueule, sac à merde !” Se levant brusquement, il partit droit devant lui (bousculant au passage la femme brune qui lâcha un petit cri de surprise), ouvrit une porte (une salle de bain) qu’il referma aussitôt, poussa une autre porte (une chambre d’enfant), et c’est derrière la troisième porte qu’il découvrit un palier étroit avec trois entrées d’appartement. Sans un regard pour l’ascenseur, il se précipita dans l’escalier métallique en colimaçon. Il courut, manqua rater une marche, sa main glissant sur la rampe. Il entendit qu’on gueulait là-haut. Il poursuivit sa course et arriva sur le petit hall d’entrée. Il s’arrêta d’un bloc.
Un silence parfait engourdissait l’immeuble. Il sentait son cœur battre dans ses yeux. Durant toute la descente, il avait suspendu son souffle. Il se remit à respirer.

Le froid était grinçant sur ses épaules.
Il se retourna. Le haut des immeubles commençait tout doucement à être éclairé par le soleil. Il n’avait qu’une chemise sur le dos. Sa veste en cuir, il l’avait laissée dans l’appartement. Il marchait serré. Un grelottement lui monta de l’intérieur. Après avoir dépassé les dernières haies qui bouclaient la Cité, il murmura avec un demi-sourire : “Muriel...”
Et il eut comme une morsure au ventre.
 

vendredi 16 septembre 2011

Dans l'appartement creux

Il avait suçoté une
Pièce de monnaie posé
Ses lèvres sur le pied
De la chaise
Gardé le goût du
Vernis dans sa bouche
Longtemps
Jusqu’à ce qu’il se
Penche sur la fenêtre
Aux vitres froides qui
Révèlent l’empreinte
De son haleine

Dans la rue pul-
Vérisée par la
Neige les jambes
S’agitent 
Les corps se hâtent
Sous la lumière inerte
Pendant que la voix
Marmonne à son oreille :
“Rou-ge blanc voi-
Ture vé-lo tra-vers
Pi-geons... “

Le jour hésite
Entre la grande
Pièce et le
Vestibule
Où l’ombre de l’
Autre frissonne encore
Sur le linoléum
Eclate d’un rire
De graviers multicolores
Qui fait tress-
Auter
Ses traits plus fragiles
Qu’une poignée d’eau
Croupie

Dans l'appartement creux

Il avait suçoté une
Pièce de monnaie posé
Ses lèvres sur le pied
De la chaise
Gardé le goût du
Vernis dans sa bouche
Longtemps
Jusqu’à ce qu’il se
Penche sur la fenêtre
Aux vitres froides qui
Révèlent l’empreinte
De son haleine

Dans la rue pul-
Vérisée par la
Neige les jambes
S’agitent 
Les corps se hâtent
Sous la lumière inerte
Pendant que la voix
Marmonne à son oreille :
“Rou-ge blanc voi-
Ture vé-lo tra-vers
Pi-geons... “

Le jour hésite
Entre la grande
Pièce et le
Vestibule
Où l’ombre de l’
Autre frissonne encore
Sur le linoléum
Eclate d’un rire
De graviers multicolores
Qui fait tress-
Auter
Ses traits plus fragiles
Qu’une poignée d’eau
Croupie

mercredi 7 septembre 2011

“Rachel...” murmura-t-elle

D’abord un tressaillement
Une cambrure
Le temps qui se rompt comme
Une verroterie
Et un soupir incandescent
Qui embrase la nuque

Puis une déchirure puis
Une torsion
Puis une plainte
Déroulée brusque au fond
Du ventre
Puis la morsure qui
Vrille les tissus les
Fulmine

“Ta voix portée par
L’espace ta voix
Je la veux entière
Collée à mes nerfs collée
A ma chair à ma peau
Qui te réclame et t’appelle
Chaque pore comme le
O
Dans l’alphabet “

Ensuite dans le couloir
Frais
Dans le couloir qui mène
Aux sables souillés
Aux fleurs aux poignées de
Mains aux paroles
Raturées

Et à chaque pas
A chaque porte
Franchie elle
Se retournait afin
De ne pas perdre des
Yeux
La chambre vide
Désormais

“Rachel...” murmura-t-elle

D’abord un tressaillement
Une cambrure
Le temps qui se rompt comme
Une verroterie
Et un soupir incandescent
Qui embrase la nuque

Puis une déchirure puis
Une torsion
Puis une plainte
Déroulée brusque au fond
Du ventre
Puis la morsure qui
Vrille les tissus les
Fulmine

“Ta voix portée par
L’espace ta voix
Je la veux entière
Collée à mes nerfs collée
A ma chair à ma peau
Qui te réclame et t’appelle
Chaque pore comme le
O
Dans l’alphabet “

Ensuite dans le couloir
Frais
Dans le couloir qui mène
Aux sables souillés
Aux fleurs aux poignées de
Mains aux paroles
Raturées

Et à chaque pas
A chaque porte
Franchie elle
Se retournait afin
De ne pas perdre des
Yeux
La chambre vide
Désormais

dimanche 4 septembre 2011

Roulé-boulé

La pente était douce mais
Sèche sous ses pieds
Crispant os et muscles
De ses jambes jusqu’aux
Poumons contractés par
L’effort
Il ne s’abandonnait pas
A la pente se re-
Tenait ne laissait pas
Le paysage l’avaler
L’engloutir et le di-
Gérer comme un morceau
De roche ou une poignée de
Terre ocre il
Résistait des herbes
Cinglaient ses mollets en-
Travaient sa course mais il re-
Partait avec une vigueur ac-
Crue
La peau parcourue de coupures
Brûlantes

L’air pénétrait sa bouche
Ses narines faisait pleurer
Ses yeux qui ne distinguaient
Plus l’herbe haute au bas les
Buissons épais les trous
Dissimulés par les
Ronces ses yeux
Qui ne voyaient même
Plus la vie gourde au fond
Du goulet les sentiers
Comme des doigts qui se croisent

Derrière lui le bruit
Des herbes écrasées
Le bruit des branches
Brisées le bruit des cailloux
Entrechoqués le bruit
S’amplifiait
Tandis qu’un cri d’enfant
Blessé remplissait sa
Gorge

Roulé-boulé

La pente était douce mais
Sèche sous ses pieds
Crispant os et muscles
De ses jambes jusqu’aux
Poumons contractés par
L’effort
Il ne s’abandonnait pas
A la pente se re-
Tenait ne laissait pas
Le paysage l’avaler
L’engloutir et le di-
Gérer comme un morceau
De roche ou une poignée de
Terre ocre il
Résistait des herbes
Cinglaient ses mollets en-
Travaient sa course mais il re-
Partait avec une vigueur ac-
Crue
La peau parcourue de coupures
Brûlantes

L’air pénétrait sa bouche
Ses narines faisait pleurer
Ses yeux qui ne distinguaient
Plus l’herbe haute au bas les
Buissons épais les trous
Dissimulés par les
Ronces ses yeux
Qui ne voyaient même
Plus la vie gourde au fond
Du goulet les sentiers
Comme des doigts qui se croisent

Derrière lui le bruit
Des herbes écrasées
Le bruit des branches
Brisées le bruit des cailloux
Entrechoqués le bruit
S’amplifiait
Tandis qu’un cri d’enfant
Blessé remplissait sa
Gorge