lundi 16 mai 2011

Les fourmis

Arthur avait d’abord agité les jambes pour se distraire.
Ensuite, il avait regardé ses jambes s’agiter. Et il avait fini par s’ennuyer. Alors, il s’était mis à examiner le décor autour de lui. La véranda dans laquelle il se trouvait : le plafond traversé par de longues fissures, le lampadaire couturé de chiures de mouches, les murs crème, les vasques de plantes affalées le long du mur ; puis ses yeux avaient balayé la cour aux grands carreaux rouges, la porte de la remise aux vitres fendues, le tas de bois pour l’hiver, la porte du garage désormais vide, le grillage de l’entrée, la poignée d’arbres fruitiers dans leur carré de terre, le mur mitoyen qui soutenait deux orangers... Et entre les orangers, il avait aperçu une sorte de trait vague et sinueux grouiller sur la blancheur éblouissante du lait de chaux. 


D’un petit coup de reins, il avait quitté le siège en plastique vert sur lequel on lui avait demandé d’attendre. 
“Reste assis là, on a des discussions de grands. Sois sage. Tu as soif ?” avait dit sa mère en lui apportant un verre de limonade. Il n’aimait pas la limonade. David aimait la limonade. Il en raffolait mais, lui, Arthur, il ne l’avait jamais aimée. Il secoua la tête pour dire qu’il n’en voulait pas. Qu’il n’en boirait jamais.
Sa gorge était sèche mais il ne boirait pas une goutte de limonade. D’ailleurs, il ne voulait plus boire. Il s’arrêterait de boire jusqu’à la fin du monde. Même pour atténuer la force de la poigne en fer qui lui écrasait l’œsophage.
“Tu es sûr que tu n’as pas soif ? Sûr et certain ? Il a fait chaud à mourir aujourd’hui...”
Arthur leva les yeux sur sa mère puis il marmonna que, non, il n’avait pas soif.
Elle l’avait fixé de ses yeux rougis, esquissé un geste pour lui toucher la joue mais elle s’était figée à mi-chemin avant de se redresser et de rentrer dans la maison en disant que s’il changeait d’avis, il n’avait qu’à demander.
Mais il n’avait rien demandé.

             
Maintenant, il faisait un pas timoré vers la cour, l’oreille aux aguets. A l’intérieur, ça continuait de bavarder. Un murmure franchissait à peine le rideau de perles sombres.
Il quitta l’ombre de la véranda.
D’un seul coup de langue, le soleil enveloppa son visage. Son costume lui parut soudain cousu sur sa peau. Il eut une grande inspiration. Une chaleur fade emplit ses poumons. Il essaya de respirer doucement pour avaler le moins possible de cet air sec comme un morceau de laine brute.
Il s’approcha du mur, suivant des yeux le trait qui grouillait de plus en plus nettement. Il savait ce que c’était.
“Des fourmis...” pensa-t-il. Et aussitôt, il les détesta.
Il s’en approcha encore, l’estomac noué. Pourtant, il ne craignait pas les fourmis. Ou, du moins, il ne les craignait plus. David lui avait appris à surmonter sa peur.
Il avait presque le nez sur le mur. Les fourmis menaient leur va-et-vient de brins et de graines, comme s’il n’était pas là. Durant quelques instants il les examina sans bouger. 
Il souffla doucement sur les fourmis. Certaines d’entre elles s’arrêtèrent une fraction de seconde puis elles reprirent leur course.
Arthur les détestait vraiment, ces fourmis, à cause de la peur qui revenait lui tordre le ventre.
A l’aide d’une brindille, il cassa le cortège des fourmis. Il y eut un affolement parmi les insectes. A gauche, à droite, puis les files se reformèrent.
Arthur cassa le cortège plusieurs fois de suite, et les files se reconstituèrent à chaque fois. Une espèce de colère s’empara de lui. Et hop-hop-hop-hop ! il brouilla les files à coups de brindille, expulsant les fourmis loin de leur chemin balisé.
Et il les regarda errer dans une panique totale, écrabouillant l’une ou l’autre, de la pointe de sa brindille.
Là, David aurait été fier de lui. Et à cette seule idée, un sourire vint sur ses lèvres. David aurait été fier de lui.


“Qu’est-ce que tu fais ?”
Sa mère s’approchait à rapides enjambées. Sa robe noire l’amincissait et faisait paraître ses cernes encore plus bleus.
“Ne reste pas en plein soleil. Tu vas être malade.” Elle planta sur lui un regard presque furieux.
“Tu veux être malade, toi aussi ?”
Non, il ne voulait pas.
“Alors, reste à l’ombre, comme j’ai dit.”
Il ne faisait rien de mal : il jouait avec les fourmis sur le mur. Comme David.
Sa mère s’accroupit à sa hauteur et murmura : “Tu sais bien...” mais elle n’alla pas plus loin.
Arthur sentit la poigne en fer lui serrer de nouveau l’œsophage.


(Ce texte a déjà été publié sur le blog de Frédérique Martin, il y a quelques mois, dans le cadre des vases communicants.)

12 commentaires:

  1. M'en souviens très bien... ça parle de fourmis, non ?

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  2. le relis là avec grand plaisir
    :)

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  3. C'est en arrivant aux dernières lignes en italiques que j'ai tout à coup été rassurée sur ma santé mentale : j'avais donc bien déjà lu ce texte quelque part !

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  4. Revoilà, la figure barbouillée du petit Arthur. Ce petit gars, délaissé, un peu culpabilisé,qui doit faire face à l'impossible apprentissage du deuil,au nœud gordien de ses sentiments mêlés, son admiration pour son frère, sa volonté d'exister par lui même . Il est, toujours, là, un peu abruti, sous la chape lourde des chaleurs à la Pittau, torturé par une accumulation de souffrances, l'attente vaine d'une prise en charge par les « grands » , sa perception de la douleur de sa mère, l'appréhension sourde de l'absence définitive du frère. Le petit bonhomme focalise ses émotions,sa hargne sur des objets, le décor,la limonade , un cortège de fourmis. Son frère était l'initiateur, celui qui exorcisait ses dégoûts et ses peurs, il veut en garder la figue tutélaire, « David aurait été fier de lui », il veut s'affirmer « comme David », lui, « il n'aimera, jamais ,la limonade » . Il voudrait vivre sans être entravé par le mauvais mal qui a emporté l'ainé,sans en porter le poids.Tout cela est confus en lui et chez la mère,aussi. « La poigne de fer » n'a pas fini de l'étreindre... et les fourmis de subir les effets de sa colère.

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  5. L....uc je crois qu'en effet ça parle de fourmis, mais je me trompe peut-être

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  6. You are fourmi ... fourmi ... fourmi ...

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  7. Je ne l'avais pas lu, je viens de le lire avec grand plaisir, je le relirai.

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  8. Je pense au tableau d'un artiste des Ardennes, Joachim Patinir : "Paysage avec saint Christophe", qu'évoque Sylvie Germain dans deux de ses livres.

    http://www.repro-tableaux.com/kunst/joachim_patinir/xjl215044-1.jpg

    Le géant Christophe, courbé sur son bâton miraculeux doué du pouvoir de faire pousser un arbre sitôt qu'il en frappait la terre (La Légende dorée), traverse un cours d'eau, l'enfant Jésus, minuscule et radieux, assis sur sa nuque, les pieds croisés au creux de son épaule.
    Et là, dans cette traversée, tout s'inverse : le colosse, passant d'une rive à l'autre, ploie sous le poids du tout petit enfant divin qui pèse le poids du monde.

    Nous passons ainsi à certains moments de nos vies.
    L'enfant assis sur les épaules du passeur porte plusieurs noms.
    Pour Arthur c'est David, corps jumeau naufragé, disloqué, en allé on ne sait pas où.

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  9. C'était un plaisir de vasecommuniquer avec vous Francesco. Et même un honneur.

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  10. Oui, remember ... splendeur finalement de ne plus être un enfant, Luc aujourd'hui sur son blog me fait le même effet :)

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  11. @Luc. Euh, me souviens pas...
    @Mu LM. Merci. :)
    @Moons. Oui, moi aussi je l'ai lu quelque part mais je sais plus où.
    @patrick Verroust. Exact, il n'en a pas fini.
    @brigetoun. Bien possible que vous et Luc ayez raison. Je vais me relire.
    @Vinosse. Je m' demande si Lamy l'a pas déjà faite...
    @JJM. Merci à vous.
    @Michèle. Grand peintre que celui-là. Je l'aime beaucoup. Et comme d'habitude, votre commentaire est bien venu. Et bienvenu.
    @FM. Charriez pas, FM, je pourrai jamais régler ce que je vous dois.
    @kouki. :)

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