vendredi 29 avril 2016

Taches de soleil

Le goût intact et frais 
des framboises revient
et les bois alentour
se dressent dans la chambre
close sur l’aube hésitante
et les coups de clairon
du monde qui s’ébroue

Des frémissements des tremblements
des respirations énormes
soulèvent la peau
des rêves et des songes encore engourdis
dans leur mélasse

Les rideaux sont de marbre
la table est un gisant
les chaises sont mortes la nuit 
pareilles à des animaux sacrifiés
le canapé placide
attend qu’une vie nouvelle
lui soit insufflée

C’est une maison béante
un trou dans les entrailles
une niche dans l’estomac
peuplée d’oiseaux nocturnes
de souris d’insectes
innomés de brins d’herbe
et de poires croquées
dans l’éblouissement
d’un mercredi de vergers.

vendredi 25 mars 2016

Il n'est pas loin...

Il n’est pas loin le guichet
de la gare fébrile
il n’est pas loin le quai 
qui file vers un ciel
de montagnes d’arbres
de rochers de terres
et de poussière blanchies
par le soleil
il n’est pas loin
ce pays de sécheresse
ou de neiges perdues

La mémoire bouillonne
et les odeurs remontent
en flammes le long
des murs chauffés à blanc
— le thym le laurier-rose
la vanille attrapée au détour
d’un sentier submergé
de fleurs et de plantes grasses—
l’odeur étouffante des crottes
séchées et le bruit mat
des cailloux heurtés
d’une semelle lasse
dans cette chaleur de lézard
qui perd sa peau

Au fond du lit de feuilles
le chien rêve et soupire
le fleuve de pierres
attend l’hiver les eaux
furibardes et les cris 
rauques de l’orage
contre les montagnes fracassées

Il est tout proche
tendre comme une main
posée dans une main
il est brûlant comme
un baiser sur la joue
clair comme un regard
et d’une douceur qui stupéfie
— il n’est pas loin ce monde
elle n’est pas loin cette véranda béante
sur la nuit parfumée
d’oiseaux et d’ombres
que la mémoire éveille
à chaque battement d’œil
dans sa minuscule apocalypse.

jeudi 17 mars 2016

Il pleut

Il pleut dans le couloir de l’hôpital des Enfants morts
il pleut si fort que les murs cascades et ruisseaux
bisons pourchassés et chiens de prairie et coyotes
se noient et se diluent sans pousser un seul cri

Tous les lits ont crevé les pantoufles agonisent
sur des tapis trempés comme la soupe tiède du soir
et les vitres embuées montrent parfois la blessure
grasse d’un sourire du dimanche en soleil

Le vent s’est engouffré dans les méandres du béton
les armoires métalliques bâillent sur des étagères 
de flacons brisés et de coupelles toujours intactes
où les signes de la douleur patiente n’ont pas eu de prise

Par l’échancrure du toit tombe une lame de lumière
qui réveille des îles et des navires abrutis de sommeil.

samedi 20 février 2016

L'Orange

L’orange flambe dans l’assiette
où la peau des mots
tombe en corolles
parmi les pépins gras
de salive et les soupirs
entortillés en allumettes
noircies— tu suçotes
la pulpe des paroles
murmurées par-dessus
le silence des abeilles
et la clarté morcelée
des feuillages où l’oiseau
s’endort écrasé
de chaleur et de fatigue

Tu n’iras plus ailleurs
tu resteras immobile
dans la stupeur de la méridienne
décortiquant les agrumes
d’un doigt raide et blessé
pendant que le temps
traînera sa nonchalance
vers le puits qui hurle
sa fraîcheur impassible
dans un cri toujours naissant
et jamais abouti

Les fourmis tenaces
ont envahi la table
ont rempli les assiettes
de leur grouillement
à mesure que ta voix s’est enfuie
en bel oiseau poudré
de murmures et de désirs
de fruits de chairs caressantes
de souvenirs lovés
sur eux-mêmes tels ces lombrics
que la bêche coupe en deux

«Enfin écoute un peu
il n’est plus rien que ces images
ce poirier pétrifié sous la brise
de l’été cette vieille femme
déchiquetant sa vie
en petits bouts inquiets
il n’est plus rien d’autre que le baiser
du soir dans les draps 
qui sentent la lessive 
et la lente maturation des citrons»

C’est ta voix qui s’envole
c’est ta voix qui se brise
c’est ta voix qui chute
dans le gouffre aux eaux
savonneuses c’est ta voix
qui s’étiole qui s’effrite
et qui finira particules
insensibles dans l’immense
torpeur d’un soleil achevé.

mardi 2 février 2016

Lever du jour

Il avait lâché son souffle alors que l’aube se levait sur la mer
teignant les trolleybus d’or de feu et de cette fraîcheur qui enivre
le pas de celui qui court encore sur les pavés de la nuit

Il n’y avait plus de rires ni d’apéritifs sous les arcades
où les tables humides dormaient en échassiers 
avec leurs souvenirs de limonade et de liqueurs amères

Les bateaux affirmaient sagement leur blancheur
et la basse tonitruante de leurs voix enrubannées d’oiseaux
dont l’éclat blessait les yeux tel un trait d’aiguille

L’odeur du dernier souffle stagnait malgré la fenêtre ouverte
ne pas crier ne pas pleurer ne pas gémir vers ce ciel si paisible
que les anges tendent comme un grand drap de lin

Comment mais comment supporter ce miracle de douleur ?
Comment maintenir la petite flamme de l’haleine ?
Comment détordre les racines du ventre ?
Il y fallait l’azur et l’oubli il y fallait le soleil triomphal et l’amertume

Vers le front de mer la rue bruissait comme un grand corps
étirait ses membres encore gourds et obscurs
jusqu’aux quais ombragés de palmiers où le jour s’installait
à tâtons ébloui par un soleil naissant couleur de mandarine.