lundi 6 juillet 2015

Litanies du matin

Tu diras sa douleur ses murmures
ses mains tavelées et le soleil
au fond de ses yeux comme une eau
sombre à fixer les lendemains
qui ne chantent plus malgré l’azur
omniprésent et les poires posées
dans le compotier en faïence
aux poignées d'or vieilli

Tu diras son ardeur son souffle dur
ses ongles plantés dans la vie comme

les griffes du chat dans l’écorce
des cyprès et des pins
tu diras ses silences ses cris
ses soupirs éperdus dans les travées
d’un théâtre qui ne s’arrête jamais
même quand l’aube démonte les tréteaux

Tu diras ses enfances ses morsures
ses déchirures et le flot sinueux
de ses désirs entravés tu diras
ses espoirs ses chevaux ses seringas
ses prairies balayées par les vents
et la folie qui passe en parade
lorsque le jour est harnaché
plumets agités par la brise qui descend
des montagnes à portée de la main

Tu diras les feuilles sur ses pas las
la chute des saisons dans le fond
de ses poches emplies de rien ses chansons
dans le matin pur ses phrases
balancées au soleil et à la brume ses discours
aux oiseaux et aux pierres ses prières
sous les arbres dont les frondaisons
lui faisaient une si douce protection
 

Tu diras tout de ses douleurs
enrobées dans un rire puis mises
au rebut comme des pommes gâtées.

samedi 4 juillet 2015

Nuit d'été dans l'hémisphère

Les yeux pleins de brumes
les poings serrés sur son ventre
elle avait hurlé avec la fin
du jour pour conjurer
le temps qui coulait sur ses jambes
et ses pieds
comme une eau sale

Elle habitait son propre cri
dans le bouillon des draps
morts étalés comme des peaux
de serpents après la mue
— l’horloge grattait le silence
la mer lointaine apportait
ses remous les voisins éveillés
par la chaleur marmonnaient
sur le balcon où le gecko
furtif et timide puisait sa vie
à même la pierre tiède

Le bijou de ses entrailles
dormait enfin trempé
comme une soupe le cou
cassé par la posture
bavotant des rêves
épais où la souris et le chat
se mêlent dans une étreinte
qui ne pourra que mal finir

Une nuit de mouches
dans la soupente bouche
ouverte sur la nuit et les étoiles.

dimanche 21 juin 2015

La chanson de Samuel

Sa femme avait franchi
le goulet des douleurs
en chantant tout son saoul
comme un samedi soir

Elle avait trop hurlé
qu’elle n’avait pas peur
en serrant sur son cœur
l’oreiller malmené

Dans la nuit elle avait
appelé de là-bas :
«Sois tranquille mon homme
ici je suis au poil
tout le monde sourit
je mange comme une ourse
je bois jusqu’à plus soif
et je dors quand je veux»

Oh mon dieu comme s’efface
le sourire dans la glace

Sa fille avait perdu
son cœur dans un jardin
qu’elle arpentait la nuit
un joker dans les yeux
sur sa bouche un Noël
couronné par la neige
sur ses cheveux la bise
plus froide qu’une étoile

Elle naviguait là-haut
sur son bateau de plumes
en repoussant les anges
qui attaquaient la proue
Maintenant elle avait
un jardin sans limite
où reposer son âme
et sa fleur ravagée

Oh mon dieu comme s’efface
le sourire dans la glace

Son fils était couché
sur les sables brûlants
son fils était couché
sous le soleil malin
mais il ne rêvait plus
de conquête et de sang
de villes effondrées
dans un souffle rageur

Il dormait dans les dunes
ses vieux habits cramés
lui collaient à la peau
son rire était trop large
il traversait des songes
il évitait le vent
comme l’oiseau qui fuit
les figures d’hiver

Oh mon dieu comme s’efface
le sourire dans la glace

Son chien n’était plus là
couché sur ses pieds bleus
à réchauffer son sang
quand la tempête gronde
Son chien n’était plus là
pour pister les fantômes
et les esprits mauvais
qui rôdent dans les chambres

Il longeait des ravins
il fréquentait des gouffres
des forêts incendiées
et des bosquets puants
il poursuivait les ombres
qui sont sur la prairie
comme des cœurs battus
par la gifle éternelle

Oh mon dieu comme s’efface
le sourire dans la glace

samedi 13 juin 2015

A la Saint Sauveur

La nuée tombait drue
sur les arbres déhanchés
par le vent perpétuel
qui soulevait la poussière
épaisse et haute comme
une main dressée
— il pleuvait des cendres
il pleuvait des odeurs
d’incendie il pleuvait
des jours cicatrisés
sur cette colline où l’existence
s’est figée à jamais
dans une heure indéfinie
entre l’après-midi et le soir
déclinant

Il te reste en bouche
le goût de l’eau
et du goulot de la bouteille
mise à fraîchir sous les branches
tandis que l’air vibrait
tôle chauffée à blanc
du crissement des criquets
ou des insectes que
tu ne connaissais pas

La femme est morte
depuis longtemps
son mari s’est étiolé
depuis longtemps
le temps est dans tes paumes
lové en bête ravie
sûr de sa force et de ta faiblesse
— le bar baigné d’ombre
attend toujours le client
et dans la rumeur
de la pluie qui parsème
la terre  pesante
le souvenir d’une voix
grêle et chantante
revient à tes oreilles :
«Si tu savais mon enfant
tout ce qui me retient
et tout ce qui m’éloigne
tout ce qui me lie
et me délie
tu n’aurais pas assez
de ton entendement
pour m’écouter»

Cette colline battue
par les vents maritimes
est toujours là
bossue comme un dos
de malheureux
soumise aux souffles
du ciel et à la maladresse
des siècles cette colline
où tes pas se sont inscrits
un instant puis ont disparu
pour n’y plus revenir.

dimanche 7 juin 2015

Lui & l'Autre

Debout au bord de la rivière
guettant les ombres fugaces
des carpes qui filent entre les herbes
longues comme des cheveux
épiant la brise qui brosse les arbres
il compte sur ses doigts les
mots qui lui viennent à la tête
dans un désordre enivrant
et chaque syllabe lui met
un sourire sur les lèvres

Il parle à son frère
il parle à son double
il parle à la bête douce
qui dort entre sa poitrine
et son ventre près du cœur
et qui lui fiche de temps à autre
des peurs soudaines et puériles
des terreurs d’oiseaux fous
et de chiens sous la lune

Les mains dans sa tignasse feu
la bouche ouverte aux insectes
il ferme les yeux pour jeter
au hasard les petits cailloux
de son chemin

Le temps s’écoule en sable
les nuages roulent sur le monde
la nuit détaille ses étoiles
la rivière a quitté son lit
et les animaux se lovent
aux pieds du jour endormi.

lundi 25 mai 2015

Quelque part au mois d'août

Il roulait sous ses doigts les grains
de sable au fond de ses poches
dans l’épicerie sombre
et souterraine où l’on pesait
le riz à la tasse et le café
à la cuiller dans l’odeur mélangée
de l’huile et du vinaigre
loin du soleil qui massacre
et laisse pantois les jours
de canicule

Enfant de la chaleur et des pluies
enfant de la lumière et de la nuit
il traînait avec lui des songes
des rêveries de silence
et de haltes longues sous les arbres
à boire l’eau tiédie et à manger
le pain rassis et les olives noires

Ainsi regardant les mains vieilles
façonner le cornet de papier
gris pour le sucre et fermer
d’une torsade le sachet des pois
cassés il sentait l’océan
dévaler les marches de la boutique
il voyait la vague arriver
sans fléchir sur le carrelage
sombre et propre comme une pierre
volcanique

Le baiser du soleil sur son front
lui fut encore plus terrible
après la fraîcheur de l’épicerie
et ses pas lui semblèrent
s’enfoncer dans de l’étoupe en feu
les cailloux des talus éclataient
de douleur
des gens criaient au loin
à travers l’air minéral
et au fur et à mesure de la marche
le cornet troué  semait le sucre
dans la poussière plus légère
qu’un souffle de lézard.

jeudi 14 mai 2015

Instantané

Dans cette aube de tourterelles
vive et lumineuse comme
un souvenir d’enfance
les arbres ont un cœur d’ombres
les herbes ont un pied de nuit
et une fraîcheur de salade
monte dans l’air qui parfume
l’instant avec plus d’intensité
qu’un melon fendu

Les sillons des labours
sont tirés à quatre épingles
un chien se tient à la fenêtre
le regard perdu vers une forêt
lointaine une savane
inexplorée où épuiser son souffle
au cul d’une proie effarée
le mur zébré de lumière
semble se rengorger d’être là
ce n’est pas un dimanche
c’est juste la suspension
du temps le fleuve figé
et dans cette immense immobilité
on sent monter en soi
l’extrême jouissance de respirer.