lundi 7 juillet 2014

Les lointains proches

Sans courage et sans force affalé sous les palmiers nains
il abandonne son esprit au bruissement d’une voiture
au frisson d’un insecte entêté par les fleurs en pots
comme dans les cours harassées de lumière
quand les poignées d’eau sur le sol brûlant
mettent dans l’air la légèreté d’une respiration d’enfant

Là-bas dans les jardins penchés vers la mer qui tremble
les oliviers et les vignes vivent une vie apaisée
à peine troublée par l’écho du remuement nocturne
des lièvres et des renards venus des talus d’herbes sèches
ombres de l’ombre proies silencieuses et furtives
pour la foudre de la poudre à fusil

Il est là dos au mur de grosses pierres du fleuve
à remâcher les jours et les années les gestes du soir
pour accompagner les contes et les fables surgies
d’un passé bâti juste pour lui dans la flambée
insolente du bois qui craque et des yeux qui brillent
à chaque mot prononcé d’une voix gourmande

Ses pieds battent la terre sourde d’un rythme lent
au souvenir des soirs qui mangeaient dans sa main
tels des oiseaux apprivoisés les bouts de pain
de son souffle encore plein du goût des amandes
ouvertes à coups de marteau dans l’éblouissement
des méridiennes où il ne dormait pas

vendredi 4 juillet 2014

On dirait l'aube

Sous la pluie des brouillards l’île a poussé au loin
lourde et silencieuse nimbée d’oiseaux et de clartés hésitantes

Sur le pont gras et glissant les voix éclatent en bribes
et les rires  retombent comme des drapeaux détrempés

Les mains sur la lisse dont la peinture cloque sous la rouille
on cherche du regard la silhouette qui s’affirme et s’enfuit

C’est un presque jour c’est une presque nuit
l’heure indécise s’accroche aux paupières lasses

C’est la mer qui embaume c’est l’écume qui fristouille
avec l’espoir de résister encore au temps qui pleut

On voudrait la terre et l’on voudrait la mer
on voudrait le vent de la vague et la paix des montagnes

Le port tend ses bras minces à travers l’impalpable
épaisseur des respirations assemblées

Tandis que le monde tourne lentement autour du navire

mardi 1 juillet 2014

Florence

Entre les hennissements muets des chevaux de marbre
entre les femmes drapées tenant du bout des doigts une pomme
entre les murs pavoisés et les dômes clinquants
entre l’odeur des melons et celle des liqueurs de café
entre le temps éparpillé en confettis brûlants
le vent chaud se tenait accroupi sous les bâches rayées

Les cris montaient de partout en aigrettes légères
et les pigeons alourdis du sommeil des hommes
roulaient du gravier dans leur jabot luisant
tandis que tes pas allaient vers les places lumineuses
où les fripes se réjouissaient d’être seules et nues
dedans comme des gants abandonnés

L’espace s’élargissait à la démesure du regard
tu chantonnais en évitant les tomates blessées
et les eaux qui embaumaient le chou fleur
tes yeux traînaillaient sur le ventre moiré
des poissons et sur les pesants coquillages
grands ouverts buvant un air qui les tue

Et tu attendais que le ciel enfin se découvre
en laissant tomber sur les étroites rues roses
une pluie au goût de basilic et de plantes grasses

lundi 23 juin 2014

Malmö

Franchissant la barricade des nuages
l’haleine de la neige retombait sur la ville
l’air était poudreux les ruelles serrées  les lampes
souffreteuses dans les tremblements de l’alcool

Les maisons crispées autour d’une bouche carrée
montaient dans la nuit avec les miaulements
des chats ébouriffés avec les voix traînantes
et les syllabes qui se nouaient en boules rauques

Les lumières clignotaient les vitrines brûlaient
une ombre de saumure et de brioche tiède
guidait tes pas vers les rues en cascades
où des jardins apparaissaient comme des murmures

Il suffirait de rien pour revenir là-bas
entre le froid et les forêts foudroyées
entre les lourds tramways et les cyclistes légères
entre les arbres tétanisés et le port pétrifié

Il suffirait de peu pour écraser encore craintif
l’herbe gelée des squares et poser le pied
sur la terre si dure qu’elle perd la trace
de ceux qui l’ont arpentée

vendredi 13 juin 2014

La naissance des fables

D’un coup de reins le soleil
Délaisse la pièce aux porcelaines
Et une poignée d’oiseaux
Traverse l’espace de la fenêtre
Ouverte sur rien d’autre
Qu’une campagne sourde
Et atonale

Le tapis soupire
Dans l’après-midi qui craque
Entre les doigts
Comme un biscuit
Et l’on rêve à des gares
Béantes à des rails
Qui filent d’un trait
Vers les montagnes harassées
À des sentiers de chèvres
Qui sentent la crotte
Et le fenouil

Le vent seul peuple les arbres
Le seul bruissement  des arbres
Habite les airs
Et la respiration soudain
Se voudrait plus ample
Avec des vigueurs
Stupéfiantes
D’animal pourchassé

Dans un chaos de roche
L’on avance la bouche
Pleine de poussière
Et d’histoires impossibles
D’histoires murmurées
De paroles arrachées
À l’inconnu

Les loups passent
Les vitres tremblent  sous leur haleine
L’ombre s’ébranle
Et prend possession des plafonds
Où un monde de gueules
Rouges et de roulades d’yeux
S’éveille

lundi 5 mai 2014

Comme une île

Il se roulait encore parfois
Dans la tiède clarté de l’enfance
Barbouillé du suc des herbes
Et la bouche pleine du parfum
Des fleurs foulées par les rixes
Rieuses et les échauffourées
Qui faisaient saigner le nez

De la grosseur d’un poing de bébé
Les pommes à chair rêche râpaient
La langue et le fond de la gorge
Tandis que le vent pareil à une respiration
Affolait un peu les cheveux
Et les joues

Fermer les yeux se balancer avec
Le battement du sang plonger dans la nuit
Bleue zébrée de rouge et de jaune
Écouter le monde s’ébattre tout autour
Et frapper le ciel de ses rames
Immaculées

Tout était à portée de sens tout était
À portée d’yeux et de voix
Comme un grand coffre aux trésors
Ouvert rien que pour lui
Une île infinie pour ses errances
Une étoile gagnée avant même d’avoir joué

lundi 21 avril 2014

L'Ivresse

Il buvait le vert
Des frondaisons
Le bleu de l’ombre
Le rose des clématites
Il buvait le vent
Qui passe sur l’herbe rase
Et frêle
Il buvait la ligne
Lâche du linge sur son fil
Tendu comme un cri
Il buvait le mystère
De l’oiseau-mouche
Suspendu
Entre deux mondes fuyants
Il buvait la tache
De soleil au bas d’un mur
Effondré
Il buvait le lait tiède
De l’après-midi
À l’heure ou le juste
Bascule dans l’injuste

Il oubliait ce qui flanche
Ce qui meurt
Ce qui finit en cendres
Et en poussières
Il n’avait d’yeux
Que pour les orages
Les fulgurances et l’odeur
Soufrée
Sur les collines
Assombries
Quand le monde soudain
Semble si neuf
Si pur et résolu
Que l’émotion
Cisaille la gorge