mardi 2 février 2016

Lever du jour

Il avait lâché son souffle alors que l’aube se levait sur la mer
teignant les trolleybus d’or de feu et de cette fraîcheur qui enivre
le pas de celui qui court encore sur les pavés de la nuit

Il n’y avait plus de rires ni d’apéritifs sous les arcades
où les tables humides dormaient en échassiers 
avec leurs souvenirs de limonade et de liqueurs amères

Les bateaux affirmaient sagement leur blancheur
et la basse tonitruante de leurs voix enrubannées d’oiseaux
dont l’éclat blessait les yeux tel un trait d’aiguille

L’odeur du dernier souffle stagnait malgré la fenêtre ouverte
ne pas crier ne pas pleurer ne pas gémir vers ce ciel si paisible
que les anges tendent comme un grand drap de lin

Comment mais comment supporter ce miracle de douleur ?
Comment maintenir la petite flamme de l’haleine ?
Comment détordre les racines du ventre ?
Il y fallait l’azur et l’oubli il y fallait le soleil triomphal et l’amertume

Vers le front de mer la rue bruissait comme un grand corps
étirait ses membres encore gourds et obscurs
jusqu’aux quais ombragés de palmiers où le jour s’installait
à tâtons ébloui par un soleil naissant couleur de mandarine.

lundi 18 janvier 2016

La flambée

C’est la maison qui monte
au ciel 
ses tuiles pincées par le soleil
et l’azur 
— il pleut de l’ombre dans la lourdeur
de l’après-midi
quand l’armoire aux draps
ouvre la bouche
en libérant des parfums
de savon et d’olive

Plus rien ne bouge plus rien ne veille
les bruits de vaisselle
ne sont que souvenirs
et la paix autour de la table
une image fanée
et le goût de la soupe 
une sorte de fleur

Tu ne diras rien
du froissis des rideaux
ni des marmites culottées
ni de l’éclat discret du verre
ni de la tranquillité des couverts
dans le tiroir où vit une forêt

C’est la maison qui descend
dans les profondeurs du soir
poudrée de givre
de soupirs de braiements
et de longs silences
dans la stupéfaction du feu
qui égrène le temps.

dimanche 10 janvier 2016

Le rêve total

Tout sentait l’herbage et le foin
tout sentait la fleur
tout sentait le pelage dru
tout sentait la vanille au détour
de la route étincelante
tout sentait la mer et la chèvre
tout sentait le sable 
et la roche qui cuit impassible
dans l’éternité de l’après-midi
tout sentait la douceur de la brise
tout sentait le bitter éventé
tout sentait la bouteille vide
tout sentait le vin répandu
et la bête sur les braises
tout sentait la dame-jeanne
dans sa gangue tressée
tout sentait la sueur tout sentait le gras
tout sentait la poussière plaquée
au sol entre les buissons durs
et noirs comme des peaux
tout sentait les fruits talés 
la pastèque craquelée 
et les melons blessés qui saigne de l’eau
tout sentait l’ombre tiède
les barques endormies 
et la mort assoupie entre les arbres
ses pieds posés sur les feuilles
sèches et les scories de bois
tout sentait l’azur stupéfié
et les éclats de voix et la satisfaction
d’être repu quand le soleil soudain
donne des gifles à celui qui se dresse
et cherche la source et la bouchée
de fraîcheur mêlée d’insectes
tout sentait la nuit accrochée au flanc
des collines
tout sentait l’abîme le ravin le gouffre
les lèvres entrouvertes où la lune
glisse un doigt si frêle
qu’il se brise aussitôt
quand les bourriques broutent
une végétation épaisse et pénible
lorsque le soupir écume au loin.

samedi 26 décembre 2015

L'enfant...

L’enfant regarde passer les nuages
l’enfant regarde passer la pluie
l’enfant regarde passer sa vie
et ses rêves qui courent
comme des milliers de souris
dans tous les coins de la maison
l’enfant regarde passer
le temps sur les fleurs du jardin
et les arbres lointains
proprement alignés 
sur l’horizon qui s’efface et s’enfuit

L’enfant voit tout ce qui frémit
et ce qui tremble : de la feuille
à la lumière sur la brique noire
de la goutte dans la flaque
aux bulles du rat dans la rivière
du caillou qui grimace
à la barrière si lasse sous le ciel

Il s’étonne il s’émeut il s’éprend
de l’oiseau de la limace et de l’ombre
des choses et du souffle des bêtes
qui s’endorment contre lui le soir

Il ne bouge pas il ne dit rien
il regarde passer les nuages
et les pluies venues de si loin
et les oiseaux si fins et si colorés
qu’ils ressemblent à des rêves.

vendredi 18 décembre 2015

Une saison définitive

Les chevaux pleurent dans les squares dévastés 
les murailles éclatent en myriades d’atomes
les cris crèvent sans fin dans les villes foudroyées
les maisons meurent avec des lenteurs de vieillards
les fenêtres pulvérisées ne renvoient plus la lumière
le soleil est sombre et les ombres sont incandescentes
les rats courent le long des chicots de béton
la poussière met une éternité à retomber
l’ivresse de la faim s’empare des yeux las
l’odeur des flammes vient pétiller sur la lèvre
les voix se traînent comme des poissons sur la berge
les chansons ne tranchent plus le ciel
les bruits tuent les bruits le silence ne repose plus
quelle heure est-il quelle nuit est-il ?


sur la table le compotier intact dort avec le ventre plein