jeudi 20 septembre 2012

C'était comme un rêve...

Ses pieds devaient être en sang, du moins, c’est ce qu’il se dit avant d’enlever ses chaussettes et de les laisser tomber dans la poussière comme de vieilles peaux usées. La grosse pierre sur laquelle il s’était effondré pour se reposer un peu, commençait à lui faire mal aux fesses. Il regarda la route derrière lui, la route qui disparaissait derrière un épais bouquet de bouleaux et allait mourir dans une vallée sèche comme un tracé de craie sous un ciel bleu solide.
Depuis le matin, il marchait droit devant lui ; au début, il avait emprunté des bords de nationales, puis il avait obliqué vers les bas-côtés, s’éloignant de plus en plus des routes fréquentées par la furie des voitures. Il avançait à présent sur des chemins poudreux, pareils à ceux qu’il parcourait quand il avait dix ans, l’été, avec ses parents, sous un soleil rageur. Il se rappelait des sentiers d’herbes, des ombres fraîches et piquantes comme des verres de limonade ; il se rappelait le silence, il se rappelait le rire de sa mère, il se rappelait l’odeur de la transpiration de son père, il se rappelait le cadavre du renard assailli par les fourmis.


Avant de partir, il avait bourré les poches de sa veste de gaufrettes emballées sous cellophane. Dans l’escalier, il avait croisé la grosse femme blonde qui vivait au troisième étage, celle qui nourrissait ses deux chihuahuas avec des steaks coupés en petits morceaux “pour qu’ils ne s’étouffent pas, les pauvres, en essayant d’avaler des morceaux trop gros”. Il l’avait saluée d’une petite inclinaison de la tête, sans un mot. Puis il s’était retrouvé dans la rue, soudain submergé par la lumière et le bruit. D’un pas décidé, il s’était dirigé vers l’extérieur de la ville et il avait, bientôt, franchi la ceinture des anciens remparts...


Très vite, la faim s’était fait sentir. Ses maigres provisions n’avaient pas résisté longtemps. Il avait déjà avalé sept gaufrettes sur les dix, et la soif commençait à lui tenailler les tripes. Des années qu’il ignorait la soif. Enfant, il buvait de l’eau sans arrêt, sans même en éprouver le désir ; à présent, il buvait quand il y pensait ou quand son corps se mettait à le réclamer d’une manière insistante. Et à cet instant précis, la soif s’était emparée de lui, lentement, avec une poigne encore plus serrée que celle de sa fatigue.


Il remit ses chaussettes et reprit la route. Il marcha pendant quelques minutes, accroché à son pas comme à sa survie— sa vue valdinguait quand il aperçut entre les arbres une construction en briques. Il quitta le chemin et se glissa sur le sentier herbu qui s’insinuait entre les mottes de terre et les branches basses des arbres.
La maison était tassée, pourvue de petites fenêtres dont les volets étaient peints en bleu clair. La porte était orange sanguine. Il n’y avait ni sonnette ni battoir. Du poing, il frappa  le battant. Il eut la sensation que quelqu’un le regardait derrière. Il se retourna— personne ; les feuilles des frênes frémissaient comme autant de petits papiers.


On ne vint pas ouvrir. Il pensa faire le tour de la maison— espérant qu’il y aurait un robinet accessible sur l’arrière. Il y en avait bien un, vieux, au bec de cuivre, avec des coulures verdâtres (sans doute ne servait-il plus depuis une petite lurette). D’une main encore ferme, il ouvrit le robinet. Une eau claire se mit à couler, qu’il recueillit dans ses mains jointes en coupe. A ses lèvres, l’eau fut fraîche, comme jaillie d’une glacière ; au point de lui endolorir les gencives. Il s’aspergea le visage, se frictionna les paupières, se massa les joues, se trempa les poignets et mouilla les manches de sa veste jusqu’au coude.
L’après-midi était bien entamé. Un vent discret coulissait entre les bouffées de chaleur. La nuit allait descendre dans une heure, deux au plus, et il se voyait déjà, seul, au milieu d’une campagne déserte, dormant sous les étoiles, saisi par la froideur nocturne.


Alors il s’approcha de la porte marron obstruée par un épais tissage de toiles d’araignée et il la poussa du pied, pour ne pas toucher le voile collant. La porte grinça sans s’ouvrir. Le battant coinçait en bas ; il appuya plus fort et plus sèchement. Et la porte s’écarta d’un coup.
Il entra dans la pièce, une remise où des seaux en plastique et des balais étaient alignés contre les murs chaulés en vert pâle. La pièce était propre. Il y avait une porte gris perle, qu’il ouvrit aussi, et qui donnait sur un corridor. Au bout, on apercevait l’entrée dans la pénombre. De chaque côté, une ouverture sans porte. Il pénétra dans celle de droite— une pièce meublée sobrement. Une tasse de café à moitié pleine traînait sur la table recouverte d’une nappe brodée. Il s’assit dans le fauteuil en tissu. Ça sentait la fleur fanée et le pipi de chat. Les vitres étaient sales, et on voyait à peine la lumière.


Il resta un moment, immobile, les yeux fermés, respirant avec lenteur et difficulté, de toute la médiocre capacité de ses poumons, les mains accrochées aux accoudoirs ; et quand il rouvrit les paupières, il vit qu’un jeune homme et une jeune femme le regardaient avec un air presque effrayé.
Alors, il murmura, en poussant les mots hors de sa bouche avec de petits coups de langue : “Excusez-moi, je me suis endormi...”

4 commentaires:

  1. Stop. Écriture en prose, facture classique sobre.Stop efficace à traduire l'errance ,le déroulé de l'itinéraire,l'étirement du temps, les blessures de la marche,l'épuisement physique et moral Stop La fuite, précipitée, est ponctuée de mots rudes, façon Pittau, étapes d'un calvaire Stop Ces mots cognent, « accrochés à son pas comme à sa survie » l'homme monte son Golgotha Stop IL valdingue, court après les sentiers de son enfance en pleine nature, loin des routes.Stop Il se raccroche à cette boussole mémorielle.Stop  Ses points cardinaux sont « le soleil rageur » « le sourire de la mère » « la transpiration du père » « le cadavre du renard. Stop En état d'inanition,un havre se présente, une maison,tassée, planquée. Stop Aucune réponse à ses cognements sur la porte Stop la porte arrière n'est pas verrouillée Stop La nécessité la peur, le poussent à l'effraction Stop boire entrer ,s'asseoir,gestes vitaux Stop Confronté aux habitants « presque effrayés Stop l'intrus ravale sa tension « en poussant les mots hors de la bouche » « Excusez moi, je me suis endormi »Stop »Cet épisode de la vie d'un homme semble la métaphore de l'humanité errant loin du paradis perdu,éparpillé en autant d'inconnus que d'individus Stop Les villes, sont des lieux de noyade solitaire « submergé par les bruits et la lumière »Stop l'autre est rejeté ,l'important sont les « chihuahuas » Stop Les routes qui y mènent sont emplies de furie Stop En pleine campagne, même le vent se fait discret Stop l'étranger intrigue Stop Un contact s'esquisse à travers un langage qui tente de se faire un chemin à travers trois mots,symboles de paix Stop « Je me suis endormi » Stop L'auteur détaille, au fil du récit, avec une tranquille précision, la cavale d'un être coupé du monde Stop Il suit l''évolution de son état psychologique et physique qui conditionne sa marche Stop L'homme semble au bord de l 'anéantissement,avec un instinct de survie amoindri Stop il fuit sans autre perspective Stop Enfin bref.....:))

    RépondreSupprimer
  2. Stop = pots. (je plaisante)Il y a de cette respiration-là dans le texte.

    RépondreSupprimer
  3. Mmmh, le coup de craie sous le bleu du ciel... et tant de sensations retrouvées en même temps que le personnage de l'histoire. Merci pour cette fuite lumineuse, Francesco.

    RépondreSupprimer
  4. Oh le coup de craie, c'est un souvenir d'école... qui est revenu... Merci à toi de me lire... :)

    RépondreSupprimer