samedi 8 décembre 2012

Le dernier des derniers jours

Elisabeth venait juste d’avaler une gorgée de mousseux désormais plat quand elle vit Monsieur Landron s'effondrer en arrière sur une petite table de verre et d’acier chromé. D’un seul mouvement, vingt personnes se précipitèrent vers lui, d’un pas chancelant, en prenant aussitôt une voix menue, compatissante et humble qui pouvait faire grincer les nerfs :
«Oh... vous êtes blessé  ? Se faire mal le dernier jour, ce serait dommage ! Surtout après toute une carrière sans ennui.»
Elisabeth ne bougea pas de sa chaise à lattes, les genoux serrés, une mèche de cheveux dans l'œil gauche— elle ne la repoussait pas, sachant qu'elle retomberait. «Il est bourré comme un cochon...» pensa-t-elle en regardant Monsieur Landron se faire redresser tel un arbre abattu par la tempête. Le petit orchestre, sur l'estrade hâtivement dressée l'après-midi même dans le grand hall d’entrée, n'avait pas cessé de jouer malgré le remue-ménage ; rien ne paraissait devoir déranger ni le chanteur ni les musiciens : ils avaient enchaîné imperturbablement les twists, les rocks et toutes sortes de musiques de danse qui dataient de Mathusalem, sans se préoccuper des remous, des cris, des éclats de rire, des bousculades et des mouvements d'humeur qui avaient parcouru la salle comme un frisson sur la fourrure d’un chat.
Il neigeait depuis le milieu de l’après-midi, et les immenses vitres voilées par la vapeur des respirations ressemblaient à de vastes plaques de verre mat ; des voitures passaient lentement ; des silhouettes ramassées sous un parapluie avançaient à pas étroits.
«Tu restes là ?» demanda Gisèle à Elisabeth, la gorge encombrée des moiteurs de l’alcool. Elle avait ingurgité cocktail sur cocktail pendant presque trois heures, se trémoussant avec n’importe qui sur la piste de danse improvisée, et même avec Richard, qu’elle détestait habituellement, en raison de son ébriété permanente— et là, elle venait juste de terminer avec lui une espèce de danse chaloupée, mélange de valse et de tango.
«Tu restes assise ? Tu ne nous accompagnes pas ? On va boire un verre ailleurs...» insista Gisèle.
Elisabeth hésita une seconde avant de balbutier qu’elle n’avait pas l’énergie nécessaire pour aller boire ailleurs. La semaine avait été crevante. Elle préférait s’attarder sur place. Elle rentrerait chez elle, quand elle en aurait assez d’entendre tout ce boucan. Gisèle vacillait. Elle regardait Elisabeth, un sourire bêta sur ses belles lèvres rondes, attendant une suite... Comme rien ne venait, elle marmonna : «A ton aise, ma cocotte. De toute façon, tu as déjà assez bu comme ça, je crois...» et elle fit un demi-tour de guingois pour ensuite s’éloigner, en balançant son énorme derrière, vers un groupe d’hommes et de femmes qui s’esclaffaient sans bien savoir pourquoi.
Là-bas, Monsieur Landron expliquait pour la dixième fois les péripéties et les raisons de sa chute— il mimait à la perfection la stupeur de celui qui tombe. Elisabeth ne l’avait jamais vu comme cela. D’ordinaire, il arborait un visage sévère, austère ; il ne riait jamais, s’agitait peu, et si on ne l’avait pas su porté sur la bouteille, on aurait pu le penser dénué du moindre vice.
Gisèle et les autres avaient disparu. L’orchestre commençait à fatiguer ; le chanteur avait le front luisant et, pour la première fois depuis qu’il s’époumonait derrière son micro, il semblait enfin prêter attention à ce qui se passait sous ses yeux. Sa voix fléchissait ; ses bras ballaient ; son corps s’alourdissait comme une statue de sable.
Elisabeth se pencha et posa son verre vide au pied de sa chaise, puis elle se mit debout et se dirigea vers l’estrade, écartant d’un bras nonchalant ceux qui se trouvaient sur sa trajectoire. Ostensiblement assurée, elle gravit les marches du petit escalier en bois qui permettait d’accéder à l’estrade. Les musiciens, qui l’avaient vue arriver, eurent une seconde de surprise, mais continuèrent de gratter la guitare ou de battre le rythme. Le chanteur ne s’était aperçu de rien. Il en était au deuxième couplet d’une chanson qui s’empêtrait dans une histoire d’amour.
Dans la salle, soudain, le silence tomba, pareil à un grand drap en molleton. Monsieur Landron, malgré son ivresse, eut un regard aigu vers la scène ; il faillit interpeler Elisabeth mais sa bouche ne put former qu’un O d’étonnement ; ses doigts lâchèrent le verre de mousseux qui éclata sur le carrelage avec un bruit inachevé— une ébauche de bris de verre.
Elisabeth s’avança sur la scène, poussa le chanteur dont la voix paraissait mourir au fur et à mesure qu’il s’éloignait du micro ; il se laissa reculer sans protester ; Elisabeth s’approcha du micro sur pied, en saisit la hampe à pleines mains, comme pour ne pas perdre l’équilibre..., elle ferma les yeux, se fredonna les paroles d’une chanson qu’elle improvisait à moitié. L’orchestre s’arrêta de jouer dans un désordre sans panique. Elisabeth fit rouler sa tête vers l’arrière, et, tandis qu’elle apercevait brièvement l’éclat des plafonniers, elle sentit le monde s’effacer sous elle. Un seul mot vint crever sur ses lèvres, tel une bulle à la surface d’une flaque de boue : «Salauds...»

13 commentaires:

  1. Le décor est vite planté, l'atmosphère glauque d'une fin de bal bastringue où le public n'a pas fait que danser la bourrée mais l'est un peu bourré. Les démarches sont chaloupées non pas par le rythme fatigué des musiciens mais par des libations abondantes de mauvais mousseux entre autres.Il s'agit, probablement, d'une fête d 'adieu pour un départ en retraite, mais une odeur de maison de retraite semble suinter du texte. Francesco Pittau sait traduire cette f^te qui n'en finit pas de finir, sans entrain et sans sens où les gens tuent l'ennui à coup d'ivresse entretenue et et de danses maladroites. Le fond véritable du texte est là dans la description de cette atmosphère plombée, sans vraie chaleur humaine. Il use d'incidents pour dérouler sa description. La chute incongru de ce Landron, dont ce serait le jour de gloire, les émois doucereux qu'elle produit. Enfin cette Isabelle qui , saoule, monte sur scène, annone des bribes d'une chanson plus ou moins improviser avant de s'évanouir en laissant filtrer un dernier cri « Salauds », elle maudit l'humanité sur cet anathème...Propos d'ivrogne pas tant que çà, plutôt l'expression crue d'une déception aiguë, le refus de se laisser noyer dans la médiocrité ambiante La chute en incipit, celles de la fin , la chute et le mot final enferme le récit sur ce qui pourrait être un court métrage muet en noir et blanc . L'agitation des personnages suffit à décrire l'ambiance, les paroles ne sont que du sous-titrage.J'aime ce texte,cela va s'en dire mais c'est mieux en....

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    1. Elle vomit ceux qui sont là, j'ignore si cela s'adresse à toute l'humanité, mais sait-on jamais... (Isabelle ?)

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  2. Ça sent la fin du monde, Patrick ne me contredira pas.

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    1. C'est la fin du monde... et l'alcool y est pour pas grand-chose au fond.

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  3. Mince. Je pensais qu'une nouvelle Billie Holiday pouvait naître d'un congrès festif de traders ou de vendeurs de bagnoles...
    :D
    (Ce "frisson sur la fourrure d'un chat" m'a ravie.)

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  4. Me faisais pas beaucoup d'illusions à ce sujet, moi... :)

    (Merci, Sophie...)

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  5. (Pas de kua ! :)

    Juste pour te dire de faire gaffe, ma vieille adresse de blog ne renvoie plus au nouveau, je l'ai laissée tomber comme prévu. Le new blog (depuis août), c'est http://strictement-k.com, donc.

    Biz ! ;)

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  6. http://www.youtube.com/watch?v=O8rcs1x01eg

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  7. Une ambiance de fin de soirée très bien rendue. Plus personne ne s'amuse, mais chacun reste là, à attendre on on sait quoi. On n'a pas l'impression d'un groupe de personnes qui ont quelque chose à partager, mais plutôt une somme d'individus qui agissent chacun dans leur coin. Finalement, le qualificatif "glauque" que j'ai lu dans le premier commentaire sied bien à l'atmosphère qui se dégage du récit.

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    1. J'espère que le "glauque" ne vous a pas effarouché... merci de votre passage et bienvenue.

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